DISCOURS A L'OCCASION DE L'ANNIVERSAIRE DU PEOPLE'S PAPER
bien au-delà de toutes les horreurs qu'attestent les annales des derniers temps de l'Empire romain.
De nos jours, chaque chose enfante pour ainsi dire son contraire. Nous voyons qu'une machine douée d'une force merveilleuse, capable de réduire l'effort et d'effectuer un travail humain fécond, mène à la famine et à l'épuisement. Les sources de richesse nouvellement découvertes, par on ne sait quelle fatale magie, se changent en sources de privations. Les triomphes de l'art s'achètent vraisemblablement au prix de la perte des qualités morales. L'humanité dans son ensemble prend un pouvoir sans cesse accru sur la nature, alors que l'individu devient l'esclave d'autres hommes ou de sa propre humiliation. Il semble même que la pure clarté de la science ne puisse luire autrement que sur le fond obscur de l'ignorance. Toutes nos découvertes et tout notre progrès conduisent, paraît-il, à ce que les forces matérielles s'emplissent d'une vie intellectuelle et que la vie humaine se rabaisse au rang d'une force matérielle obtuse. Cet antagonisme entre l'industrie de nos jours et la science d'une part, la misère et la décadence d'autre part, cet antagonisme entre les forces productives et les rapports sociaux de notre époque est un fait tangible, opprimant et sans conteste. Que tels partis le déplorent, et que d'autres souhaitent se défaire des progrès actuels de la technique, pour peu qu'ils se délivrent en même temps des actuels conflits ; que d'autres encore s'imaginent qu'un progrès aussi appréciable dans l'industrie doit nécessairement s'accompagner d'une régression non moins considérable en politique. Pour notre part, nous ne nous abusons pas quant à la nature de l'esprit astucieux qui se fait jour constamment à travers, ces contradictions. Nous savons que les forces nouvelles de la société, pour faire œuvre utile, n'ont besoin que d'une chose : que des hommes nouveaux en prennent possession, et ces hommes nouveaux sont les ouvriers.
Les ouvriers d'aujourd'hui sont une invention pareille à celle des machines. Dans les faits qui mettent en émoi la bourgeoisie, l'aristocratie et les malencontreux prophètes de la marche régressive, nous retrouvons notre ami, notre Robin Goodfellow *,
1 Monstre qui selon les croyances populaires des XVIe et XVIIe siècles en Angleterre jouait le rôle d'ami dans les affaires des hommes ; un des principaux personnages de la comédie de Shakespeare Le songe d'une nuit d'été, (N.R.)
la vieille taupe qui sait si bien creuser sous terre, le vieux sapeur-mineur, la révolution. Les ouvriers anglais sont les pionniers de l'industrie contemporaine. Ils ne seront certainement pas derniers à venir à l'aide de la révolution sociale, révolution engendrée par cette industrie et qui signifie l'émancipation de leur propre classe dans le monde entier, révolution aussi internationale que la domination du capital et l'esclavage salarié. Je sais quelle lutte héroïque ont soutenue les ouvriers anglais depuis le milieu du siècle dernier, lutte qui est peu connue parce que les historiens bourgeois l'ont laissée dans l'ombre pour ne pas rompre le silence. Pour se venger des méfaits commis par les classes régnantes, il existait en Allemagne, au moyen âge, un tribunal secret, dit le Femgericht. Une croix rouge tracée sur un mur signifiait que le propriétaire de la maison était condamné par le Feme. Maintenant toutes les maisons en Europe portent une croix mystérieuse. L'histoire elle-même fait fonction de juge, et c'est le prolétariat qui met les jugements à exécution.
Discours prononcé par Marx le 14 avril 1856
Publié dans The People's Paper du 19 avril 1856
Conforme au texte du journal Traduit de l'anglais
J'examine le système de l'économie bourgeoise dans l'ordre suivant : capital, propriété foncière, travail salarié ; Etat, commerce extérieur, marché mondial. Sous les trois premières rubriques, j'étudie les conditions d'existence économiques des trois grandes classes en lesquelles se divise la société bourgeoise moderne ; la liaison des trois autres rubriques saute aux yeux.
^La première section du livre premier, qui traite du capital, se compose des chapitres suivants : 1° la marchandise ; 2° la monnaie ou la circulation simple ; 3° le capital en général. Les deux premiers chapitres forment le contenu du présent fascicule. J'ai sous les yeux l'ensemble de la documentation sous forme de monographies jetées sur le papier à de longs intervalles pour mon propre éclaircissement, non pour l'impression, et dont l'élaboration systématique, selon le plan indiqué, dépendra des circonstances.
Je supprime une introduction générale que j'avais ébauchée parce que, réflexion faite, il me paraît qu'anticiper sur des résultats qu'il faut d'abord démontrer ne peut être que fâcheux, et le lecteur qui voudra bien me suivre devra se décider à s'élever du singulier au général. Quelques indications, par contre, sur le cours de mes propres études d'économie politique me semblent être ici à leur place.
(L'objet de mes études spécialisées était la jurisprudence à laquelle cependant je ne m'adonnais que comme à une discipline
subalterne à côté de la philosophie et de l'histoire. En 1842- 1843, en ma qualité de rédacteur à la Rheinische Zeitung *, je me trouvai, pour la première fois, dans l'obligation embarrassante de dire mon mot sur ce qu'on appelle des intérêts matériels. Les délibérations du Landtag rhénan sur les vols de bois et le morcellement de la propriété foncière, la polémique officielle que M. von Schaper, alors Oberpràsident de la province rhénane, engagea avec la Rheinische Zeitung sur la situation des paysans de la Moselle, enfin les débats sur le libre-échange et le protectionnisme, me fournirent les premières raisons de m'occuper de questions économiques. D'autre part, à cette époque où la bonne volonté d'« aller de l'avant » remplaçait souvent la compétence, s'était fait entendre dans la Rheinische Zeitung un écho, légèrement teinté de philosophie, du socialisme et du communisme français. Je me prononçai contre ce travail d'apprenti, mais, en même temps, j'avouai carrément, dans une controverse avec YAllgemeine Augsburger Zeitung 2, que les études que j'avais faites jusqu'alors ne me permettaient pas de risquer un jugement quelconque sur la teneur même des tendances françaises. Je préférai profiter avec empressement de l'illusion des gérants de la Rheinische Zeitung, qui croyaient pouvoir faire annuler l'arrêt de mort prononcé contre leur journal en lui donnant une attitude plus modérée, pour quitter la scène publique et me retirer dans mon cabinet d'étude.
Le premier travail que j'entrepris pour résoudre les doutes qui m'assaillaient fut une révision critique de la Philosophie du droit, de Hegel, travail dont l'introduction parut dans les Deutsch-Franzôsische Jahrbucher*, publiés à Paris, en 1844. Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques — ainsi que les formes de l'Etat — ne peuvent être compris ni par eux-mêmes ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs ra-
1 Rheinische Zeitung, quotidien radical, paru à Cologne de 1842 à 1843 ; du 15 octobre au 18 mars 1843, sous la direction de Marx. (N.R.)
2 Allgemeine Augsburger Zeitung, quotidien réactionnaire allemand, fondé en 1798 ; de 1810 à 1882 parut à Augsbourg. En 1842, il falsifiait l'idée du communisme et du socialisme utopiques, que Marx dénonçait dans son article. «Le communisme et Allgemeine Zeitung d' Augsbourg», publié dans la Rheinische Zeitung en octobre 1842. (N.R.)
3 Deutsch-Franzôsische Jahrbiicher, organe de propagande révolutionnaire et communiste, édité par Marx à Paris, en 1844. (N.R.)
cines dans les conditions d'existence matérielle dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, comprend l'ensemble sous le nom de « société civile », et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'économie politique. J'avais commencé l'étude de celle-ci à Paris, et je la continuai à Bruxelles où j'avais émigré à la suite d'un arrêté d'expulsion de M. Guizot. Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles.^L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en généraL^Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives , qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale.^Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure!) Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel — qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse — des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer
cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. A grands traits, les modes de production asiatique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine.
Friedrich Engels avec qui, depuis la publication dans les Deutsch-Franzôsische Jahrbiicher de sa géniale esquisse d'une contribution à la critique des catégories économiques, j'entretenais par écrit un constant échange d'idées, était arrivé par une autre voie (comparez avec sa Situation des classes laborieuses en Angleterre) au même résultat que moi-même, et quand, au printemps de 1845, il vint lui aussi s'établir à Bruxelles, nous résolûmes de travailler en commun à dégager l'antagonisme existant entre notre manière de voir et la conception idéologique de la philosophie allemande ; en fait, de régler nos comptes avec notre conscience philosophique d'autrefois. Ce dessein fut réalisé sous la forme d'une critique de la philosophie post-hégélienne. Le manuscrit, deux forts volumes in-octavo, était depuis longtemps entre les mains de l'éditeur en Westphalie lorsque nous apprîmes que des circonstances nouvelles n'en permettaient plus
l'impression1. Nous abandonnâmes d'autant plus volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris que nous avions atteint notre but principal, voir clair en nous-mêmes. De différents travaux dans lesquels nous avons exposé au public à cette époque nos vues sur diverses questions, je ne mentionnerai que le Manifeste du Parti communiste, rédigé par Engels et moi en collaboration, et le Discours sur le libre-échange publié par moi. Les points décisifs de notre manière de voir ont été pour la première fois ébauchés scientifiquement, encore que sous forme polémique, dans mon écrit, paru en 1847, et dirigé contre Proudhon : Misère de la philosophie, etc. L'impression d'une dissertation sur le Travail salarié, écrite en allemand et rassemblant les conférences que j'avais faites sur ce sujet à l'Association des ouvriers allemands de Bruxelles2, fut interrompue par la révolution de Février et par mon expulsion de Belgique qui en résulta. La publication de la Neue Rheinische Zeitung en 1848-1849 et les événements ultérieurs interrompirent mes études économiques, que je ne pus reprendre qu'en 1850 à Londres. La prodigieuse documentation sur l'histoire de l'économie politique amoncelée au British Muséum, le poste favorable qu'offre Londres pour l'observation de la société bourgeoise et, enfin, le nouveau stade de développement où celle-ci paraissait entrer avec la découverte de l'or californien et australien, me décidèrent à recommencer par le commencement et à étudier à fond, dans un esprit critique, les nouveaux matériaux. Ces études me conduisirent partiellement d'elles-mêmes à des disciplines qui semblaient m'éloigner de mon propos et auxquelles il me fallut m'arrêter plus ou moins longtemps. Mais ce qui surtout abrégea le temps dont je disposais, ce fut l'impérieuse nécessité de faire
1 II s'agit de l'Idéologie allemande de Marx et Engels. (N.R.)
2 L'Association des ouvriers allemands de Bruxelles, fondée par Marx et Engels fin août 1847, en vue de l'éducation politique des ouvriers allemands résidant en Belgique, ainsi que pour propager parmi eux les idées du communisme scientifique. Sous la direction de Marx et d'Engels et de leur compagnons d'armes, l'Association devient le centre légal de l'Union des prolétaires révolutionnaires allemands en Belgique ; elle était en contact direct avec les clubs ouvriers flamands et wallons. Les meilleurs éléments de l'Association firent partie de la communauté bruxelloise de la Ligue des communistes. L'activité de l'Association des ouvriers allemands de Bruxelles prit fin bientôt après la révolution bourgeoise de Février 1848 en France, à la suite des arrestations et de l'expulsion de ses membres par la police belge. (N.R.)
un travail rémunérateur. Ma collaboration qui dure maintenant depuis huit ans, au New York Tribune1, le premier journal angloaméricain, entraîna, comme je ne m'occupe qu'exceptionnellement de journalisme proprement dit, un éparpillement extraordinaire de mes études. Cependant, les articles sur les événements économiques marquants en Angleterre et sur le continent formaient une partie si considérable de mes contributions, que je fus contraint de me familiariser avec des détails pratiques qui ne sont pas du domaine de la science propre de l'économie politique.
Par cette esquisse du cours de mes études sur le terrain de l'économie politique, j'ai voulu montrer seulement que mes opinions, de quelque manière d'ailleurs qu'on les juge et pour si peu qu'elles concordent avec les préjugés intéressés des classes régnantes, sont le résultat de longues et consciencieuses études. Mais, au seuil de la science comme à l'entrée de l'enfer, cette obligation s'impose :
Qui si convien lasciare ogni sospetto Ogni viltà convien che qui sia mortà2
Karl Marx
Londres, janvier 1859.
Publié dans la Contribution à la critique de l'économie politique, de Marx, parue à Berlin, en 1859
Pour la préparation de la présente édition, on a utilisé la traduction publiée par les Editions Sociales, Paris 1957
1 New York Daily Tribune, quotidien démocratique, paru à New York de 1841 à 1924 ; Marx y collabora de 1851 à 1862. (N.R.)
2 Qu'ici l'on bannisse tout soupçon
Et qu'en ce lieu s'évanouisse toute crainte. (Dante, La Divine Comédie.) (N.R.)