‹ Œuvres choisiesChapitre 46 sur 50 · DEL' AUTORITÉ · texte numérisé non relu

DEL' AUTORITÉ

Quelques socialistes ont, ces derniers temps, ouvert une croisade en règle contre ce qu'ils appellent le principe d'autorité. Il suffit de leur dire que tel ou tel acte est autoritaire pour qu'ils le condamnent. On abuse tellement de cette façon sommaire de procéder qu'il est nécessaire d'examiner la chose de plus près. Autorité, dans le sens du mot dont il s'agit, veut dire : imposition de la volonté d'autrui sur la nôtre ; et, d'autre part, autorité suppose subordination. Or, pour autant que ces deux mots sonnent mal et que le rapport qu'ils représentent est désagréable à la partie subordonnée, il s'agit de savoir s'il y a moyen de s'en passer et si — étant donné les conditions actuelles de la société — nous pourrons donner la vie à un autre état social dans lequel cette autorité n'aura plus de raison d'être et où, par conséquent, elle devra disparaître. En examinant les conditions économiques, industrielles et agricoles qui sont la base de la société bourgeoise actuelle, nous trouvons qu'elles tendent à remplacer de plus en plus l'action isolée par l'action combinée des individus. L'industrie moderne a remplacé les petits ateliers de producteurs isolés par de grandes fabriques et usines où des centaines d'ouvriers surveillent des machines compliquées mues par la vapeur; les voitures et les camions sur les grandes routes sont supplantés par des trains sur les voies ferrées, tout comme les petites goélettes et felouques à voiles l'ont été par les bateaux à vapeur. L'agriculture ellemême tombe peu à peu dans le domaine de la machine et de la vapeur, lesquelles remplacent lentement, mais inexorablement, les petits propriétaires par de grands capitalistes qui cultivent

à l'aide d'ouvriers salariés de grandes superficies de terrain. Partout l'action combinée, la complication des processus dépendant les uns des autres se substituent à l'action indépendante des individus. Mais qui dit action combinée, dit organisation; or, l'organisation est-elle possible sans autorité?

Supposons qu'une révolution sociale ait. détrôné les capitalistes qui président maintenant à la production et à la circulation des richesses. Supposons, pour nous placer entièrement au point de vue des antiautoritaires, que la terre et les instruments de travail soient devenus la propriété collective des travailleurs qui les emploient. L'autorité aura-t-elle disparu ou bien n'aura-t-elle fait que changer de forme? Voyons.

Prenons à titre d'exemple une filature de coton. Le coton doit subir au moins six opérations successives avant d'être réduit à l'état de fil, opérations qui se font, pour la plupart, en des salles différentes. En outre, pour maintenir les machines en mouvement, il faut un ingénieur qui surveille la machine à vapeur, des mécaniciens pour les réparations journalières et de nombreux manœuvres préposés au transport des produits d'une salle à l'autre, etc. Tous ces ouvriers, hommes, femmes et enfants sont obligés de commencer et de finir leur travail à des heures déterminées par l'autorité de la vapeur qui se moque de l'autonomie individuelle. Il faut donc, d'abord, que les ouvriers s'entendent sur les heures de travail, et ces heures, une fois fixées, deviennent la règle pour tous, sans aucune exception. Puis, dans chacune des salles et à tout instant, des questions de détail surgissent sur le mode de production, sur la distribution des matériaux, etc., questions qu'il faut résoudre sur-le-champ, sous peine de voir s'arrêter immédiatement toute la production ; qu'elles se résolvent par la décision d'un délégué préposé à chaque branche du travail ou, si possible, par un vote de la majorité, la volonté de chacun devra toujours se subordonner ; c'est dire que les questions seront résolues autoritairement. Le mécanisme automatique d'une grande fabrique est bien plus tyrannique que ne l'ont jamais été les petits capitalistes qui emploient des ouvriers. Pour les heures de travail, tout au moins, on peut inscrire sur la porte de la fabrique : Lasciate ogni autonomia voi che entrate1 ! Si, par la scien-

1 Vous qui entrez, laissez toute autonomie ! (N.R.)

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