ACTE PREMIER
AMAURY, s'asseyant sur le fauteuil à droite.
Quel que soit le malheur dont le destin m'accable, Je le supporte en homme et l'accepte en coupable.
RADBERT
Coupable, vous l'étiez, et... trop certainement ! Le crime était en vous, sur vous le châtiment ; Partout on vous nommait traître, perfide, infâme ; J'ai sauvé votre corps, puis j'ai guéri votre âme. De mes efforts constants je suis récompensé, Puisqu'il ne reste en vous rien de l'homme passé ; Vous avez par vingt ans de dure pénitence De votre premier juge effacé la sentence, Et ce long repentir, de vos fautes vainqueur, En vous a tout changé, le visage et le cœur ; Oui, quand je vous regarde et quand je vous écoute, Votre passé me semble un mensonge, et j'en doute ; Nul ne reconnaîtrait dans le comte Amaury L'homme que Charlemagne autrefois à flétri ! Et vous pourriez parler à présent de cet homme Comme d'un étranger que par hasard on nomme.
AMAURY
Vous vous trompez, mon père : il est des crimes tels Que, même l'arbre mort, ses fruits sont immortels ! Vous ne savez pas tout ; vous ignorez encore Quel nouveau désespoir maintenant me dévore ; Vous ne m'avez connu, condamné qu'à demi ; Eh bien, écoutez-moi.
RADBERT
J'écoute, mon ami.
AMAURY
Vous connaissez, Radbert, le but de mon voyage, Ou plutôt de ce long et dur pèlerinage : Je sentais, j'étais sûr, qu'en retrouvant les lieux Témoins de mon forfait, je le pleurerais mieux.
Poussé par ce désir qu'en vain l'âme comprime, J'avais soif de revoir le théâtre du crime, Ces monts pyrénéens et ce fatal vallon Où Roland a péri, livré par Ganelon 1 Je les reconnus trop, ces pics tristes et sombres, Ces torrents, ces pins noirs aux gigantesques ombres; C'était bien Roncevaux 1 Seulement, par endroits L'herbe verte était plus épaisse qu'autrefois l C'est qu'ils ont lutté là, lutté sans espérance, Pour le grand Empereur et pour la douce France, Les superbes héros, mes nobles compagnons, Dont j'ose à peine encor me rappeler les noms ; C'est que de leur sang pur cette terre est trempée, C'est que si je cherchais du bout de mon épée, En remuant le sol, sans doute je pourrais Retrouver un ami dans ce que j'y verrais ! C'est qu'on découvre encor, sous les roches voisines, Des cadavres percés des flèches sarrazines !...
RADBERT
Calmez-vous, Amaury !
AMAURY
Moi ? Je suis Ganelon, Ganelon le Judas, le traître, le félon ! Je restai là trois jours ; au fond de ma pensée Je revoyais mon crime et ma honte passée, Ma haine pour Roland, ma jalouse fureur, Nos défis échangés aux yeux de l'Empereur, Les douze pairs livrés aux Sarrazins d'Espagne Par moi comte et baron, parent de Charlemagne ! Il me semblait entendre, au milieu des rochers, Nos preux tomber surpris par les coups des archers, Olivier et Turpin, mouvantes citadelles, Terribles, se ruer parmi les infidèles, Et Roland, dans la mort sublime et triomphant, Faisant trembler les monts du son de l'oliphant ! — J'étais là seul, mon âme en mon crime absorbée, Frissonnant, à genoux, la poitrine courbée ;