ACTE PREMIER
Je priais, je pleurais ; la nuit autour de moi
Descendait, pénétrant mon cœur d'un vague effroi.
Tout à coup retentit le tonnerre, et la rage
De l'ouragan me vient rappeler cet orage
Dont Charlemagne, au bruit du tonnerre roulant,
Disait : C'est le grand deuil pour la mort de Roland l
A tous ces souvenirs la force m'abandonne,
Et j'embrasse la terre en m'écriant : Pardonne I
Avant la mort, grande ombre, accorde-moi la paix,
Suis-je donc condamné pour jamais ? — Pour jamais I
Répondit une voix. Je relevai la tête,
Et je crus voir, je vis, sous l'horrible tempête,
Parmi les rocs fumants qui m'entouraient partout,
Un homme, un chevalier, immobile et debout.
Un blanc linceul couvrait jusqu'aux pieds le fantôme,
Mais laissait deviner la cuirasse et le heaume ;
Et la voix même avait cet accent souverain
Et rude qu'elle prend dans le casque d'airain.
— Eh! quoi, Roland! criai-je,ô martyr que j'implore,
Pas de pardon, jamais ? — Jamais ! répond encore
La voix sinistre. Au loin, de sommets en sommets,
La montagne redit le mot fatal : Jamais !
Et moi, qu'avait brisé cet arrêt de la tombe,
Je tombai sur le sol comme un cadavre tombe.
Quand je me relevai, le jour brillait aux cieux,
Et je redescendis le mont silencieux.
Un moment, je voulus au fond de ces retraites
M'ensevelir, ainsi que vos anachorètes ;
Mais je me rappelai, mon père, vos avis :
D'autres devoirs me sont imposés : j'ai mon fils.
RADBERT
Comte, votre récit n'a rien dont je m'effraie : Ainsi plus d'une fois se rouvrira la plaie ! Eloignez maintenant, d'autres soins occupé, Ces vaines visions de votre esprit frappé. L'écho répondait seul à votre voix fiévreuse, Et l'ombre de Roland serait plus généreuse ;
Les vivants, dont la haine irrite les tourments, Osent dire: Jamais! — Les morts sont plus cléments! Que votre fils soit donc votre unique pensée, Que par vous vers le bien sa route soit tracée ; Sans chercher plus avant dans le secret des cieux, Je sais qu'il est loyal autant qu'audacieux, Qu'il se fait de l'honneur l'image la plus haute...
AMAURY
Ah ! Radbert, si jamais il apprenait ma faute, S'il apprenait mon nom, mon vrai nom...
RADBERT
Il faudrait, Même alors, bénir Dieu dans tout ce qu'il ferait ! Dans ses desseins profonds mettez votre assurance ; Comme un bienfait, de lui recevez la souffrance, Car pour l'âme, souillée encor malgré nos soins, Toutes larmes de plus sont des taches de moins !
AMAURY
Oui ! — Dites-moi pourtant, malgré ma prévoyance, Gérald n'a-t-il aucun soupçon de sa naissance ? Sur moi, sur mon passé, n'a-t-il rien découvert ? Avons-nous fait assez pour le tromper, Radbert ?
RADBERT
Nous avons tout prévu : ne craignez rien.
AMAURY
Peut-être !
A son âge l'esprit cherche et veut tout connaître ; Vous parle-t-il parfois de sa mère ?
RADBERT
Souvent.
Mais je trouble à dessein ses souvenirs d'enfant ; Son jeune cœur, suivant la pente naturelle, N'en croit que mes récits sur vous-même et sur elle ; Il ignore son rang, ses malheurs, son vrai nom ; Ainsi, rassurez-vous.