ACTE DEUXIÈME
MAHOMET, paraissant au fond.
Laisse-les fuir !
ABOU-BECKER
Prophète, excuse-moi, mais c'est trop de clémence. Pardonner à des Juifs désormais, c'est démence.
MAHOMET
Laisse-les fuir !
ABOU-BECKER, résistant.
Prophète...
MAHOMET, avec un sourire grave, désignant d'un geste lés arbres sous lesquels ont disparu les Juifs.
Au haut de ces palmiers Virent de s'abattre, vois, tout un vol de ramiers. Eh bien, souviens-toi donc : des ennemis sans nombre, A la Mecque, autrefois, me poursuivaient dans l'ombre : Je me réfugiai seul, sur le mont de Thor, Dans un antre où leur pas allaient me suivre encor ; Soudain une colombe, à l'instant même où j'entre, Avec ses deux petits se pose au bord de l'antre, Et mes persécuteurs se dirent pleins d'ennui : « Il n'est pas entré là, — la colombe aurait fui î »
ABOU-BECKER
Dieu t'a souvent sauvé par un pareil prodige.
— Et cependant ces Juifs...
Laisse-les fuir, te dis-je !
Tu pourrais égorger, ces femmes, ces enfants, Ces vieillards éperdus à nos cris triomphants ; Père, dans le désert tu creuserais leurs tombes, Oui, mais tu risquerais d'effrayer ces colombes !
— D'ailleurs, c'est déjà trop de massacre et de deuil, Vois ce couvent chrétien... le sang rougit le seuil, Tous les prêtres ont fui, tout est flamme ou décombre, Les anges Zébanni hurlent du fond de l'ombre ;
278 MAHOMET
Dans le désert, partout des cadavres... Assez ! Donnons quelque repos à nos soldats lassés ; Nous passerons ensemble, ici, la nuit entière.
(Montrant les bords du ruisseau.) Dressez les tentes là... Descends de ta litière,
(Ayesha descend de sa litière avec l'aide de Safwan.)
Ayesha. — Safwan, viens, mon ami, viens donc. Abou-Becker... allons, ta main !
ABOU-BECKER, s'inclinant jusqu'à terre.
Maître, pardon !
MAHOMET, allant vers la source et y trempant légèrement la main.
Avant tout, prenez soin de mon cheval, esclaves ; Il est des plus hardis sans doute et des plus braves, Mais, depuis quelques jours il a le pied plus lent, Placez-le pour dormir loin du sable brûlant ; L'eau du puits est trop fraîche encor ; pour tout remède, Lavez-en ses naseaux lorsqu'elle sera tiède.
(Les esclaves puisent de l'eau dans les jarres et s'éloignent.) ABOU-BECKER
Maître, pour assurer notre repos, le tien Surtout, je fais placer une garde.
C'est bien ; Tu le vois, Ayesha, c'est justice à lui rendre, Ton père, comme un fils, aime et garde son gendre.
ABOU-BECKER
Oui, l'apôtre honoré que Dieu même inspira.
MAHOMET
Je reçois tes bienfaits, ami, Dieu les paiera ! — Mais je n'aperçois pas encore la litière De Hafsa...
AYESHA, avec calme.
Ne crains rien. Avec Hassan, son frère, Elle nous suit.