‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 219 sur 387 · SCÈNE VII SAFWAN, AYESHA · texte numérisé non relu

SCÈNE VII SAFWAN, AYESHA

AYESHA, après un long silence.

Safwan...

SAFWAN

Ayesha...

AYESHA

Ce que dit cette femme...

SAFWAN

N'y songeons plus ! Un soin plus grave me réclame ; Oublions tout le reste. Adieu! Ta main.

AYESHA

Adieu, Safwan ! Cependant... attends encore un peu. Où vas-tu, Safwan?

SAFWAN

Tu le sais : à la guerre.

AYESHA

A la mort, n'est-ce pas ?

SAFWAN

La mort, comme naguère, Peut m'épargner demain.

AYESHA

Non, non!... t'en souvient-il ?

Mahomet te l'a dit : mortel est le péril !

SAFWAN

Eh bien, si Mahomet trouve bon que je meure, Mahomet a raison d'avoir choisi cette heure !

AYESIIA

Ciel!

SAFWAN

La Juive a raison : le malheur est sur nous ; Mais je te sauverai. Mahomet est jaloux : 11 le serait toujours. Mon crime, c'est de vivre; En mourant je te sauve, en vivant je te livre.

AYESHA

Que dis-tu, malheureux! et qu'oses-tu m'ofîrir? Qu'as-tu donc fait de mal pour chercher à mourir? Safwan, sommes-nous coupables l'un ou l'autre? Est-il renoncement plus complet que le nôtre? Jamais un mot plus tendre entre nous prononcé Nous a-t-il à tous deux rappelé le passé? Ai-je vu dans tes yeux, depuis ce jour suprême, Une larme, un regret? Je m'en étonnais même ! Et Ton dirait souvent que tu voudrais bannir Deton cœur et du mien jusques au souvenir!

SAFWAN

Jusques au souvenir! — Eh bien, écoute... écoute! C'était dans le désert où nous avions fait route Tout le jour... Tout à coup, le simoun suffoquant, Aveuglant, furieux, s'abat sur notre camp ; Il fallut fuir. Le soir, quand le vent fît silence, On ne te trouva plus ! Alors, chacun s'élance A ton secours, au loin, et j'étais le premier ; Je te retrouvai seule, au pied d'un haut palmier, Tremblante, de fatigue et d'angoisse brisée, Et tes pieds, sur la terre encor tout embrasée, Te soutenaient à peine ; il fallait, malgré tout, Rejoindre Mahomet et marcher jusqu'au bout ; Je te pris dans mes bras, te voyant incapable Démarcher un instant sur l'océan de sable. Nous ne parlions pas ; pourquoi ? Je le sais bien ! Mais je sentais ton cœur battre contre le mien ;

Quand un nuage au ciel rendait le chemin sombre, Je voyais ton regard fixé sur moi dans l'ombre ; Alors je relevais la tête brusquement Vers les sérénités chastes du firmament, Pour éviter tes yeux rayonnants sous tes voiles ; Mais je voyais encor tes yeux dans les étoiles ! — Enfin, les feux du camp apparurent là-bas; Tu me dis : « Je pourrai faire ces derniers pas. » Et, n'ayant pour soutien que mon bras, haletante, Mahomet te reçut sur le seuil de sa tente.

AYESIIA

Tu n'as rien oublié, Safwan, c'est cela !

SAFWAN

Ayesha, tu le vois, je me souviens. Voilà

Pourquoi je vais mourir à mes devoirs fidèle :

Si la mort ne veut pas de moi, moi, je veux d'elle,

Et je la forcerai de venir à son tour

En lui criant : 0 mort, sauve-moi de l'amour!

AYESIIA

Et moi qui ne peux pas, qui ne dois pas te suivre, Tu me laisseras donc tout le fardeau de vivre ! Je l'acceptais, sentant, tout autour de mes pas, Quelqu'un m 'aimer toujours qui ne me le dit pas ! Pour qu'il soit là, je n'ai pas besoin qu'il parasse ; Je sens de ses regards la lointaine caresse. Il souffre, et c'est cela qui me fait moins souffrir ! Safwan, si tu veux, maintenant va mourir.

SAFWAN

Ayesha, qu'as-tu dit?

AYESIIA

Que veux-tu que je dise?

Est-ce ma faute, hélas! si mon âme se brise? Imite Mahomet, laisse-moi sans appui ; Tu me fais plus de mal, sans m'aimer plus que lui !

3 1 8 MAHOMET

Va mourir, laisse-moi seule avec ma souffrance. J'avais l'illusion à défaut d'espérance ; J'ai trop compté sur toi.

SAFWAN

Juste ciel 1

AYESHA

Oui, pardon !

Je saurai souffrir seule. Abandonne-moi donc.

SAFWAN

Eh bien, non! je vivrai. Les périls, je les brave,

Je chasserai la mort comme on chasse un esclave !

Et puis, quand je reviendrai, tu me regarderas

AYESHA

Comme dans le désert quand j'étais dans tes bras !

SAFWAN

Tais-toi! ne me rends pas ma folie et mon rêve! L'amour, l'amour est là! Le vent du soir se lève, Il nous porte de loin l'acre parfum des mers Et le frémissement des feuillages amers ; Comme dans ces instants que celui-ci rappelle, Comme dans cette nuit si douce et si cruelle Où tes yeux m'inondaient de leur longue lueur, Les* flammes du désert me passent dans le cœur !

AYESHA

Safwan!

SAFWAN

Oh ! je t'aime, et ce feu me dévore Le cœur, l'âme, le sang

AYESHA

Laisse-moi fuir encore !

SAFWAN, lui tendant ses bras.

Je t'aime!

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