SCÈNE VII SAFWAN, AYESHA
AYESHA, après un long silence.
Safwan...
SAFWAN
Ayesha...
AYESHA
Ce que dit cette femme...
SAFWAN
N'y songeons plus ! Un soin plus grave me réclame ; Oublions tout le reste. Adieu! Ta main.
AYESHA
Adieu, Safwan ! Cependant... attends encore un peu. Où vas-tu, Safwan?
SAFWAN
Tu le sais : à la guerre.
AYESHA
A la mort, n'est-ce pas ?
SAFWAN
La mort, comme naguère, Peut m'épargner demain.
AYESHA
Non, non!... t'en souvient-il ?
Mahomet te l'a dit : mortel est le péril !
SAFWAN
Eh bien, si Mahomet trouve bon que je meure, Mahomet a raison d'avoir choisi cette heure !
AYESIIA
Ciel!
SAFWAN
La Juive a raison : le malheur est sur nous ; Mais je te sauverai. Mahomet est jaloux : 11 le serait toujours. Mon crime, c'est de vivre; En mourant je te sauve, en vivant je te livre.
AYESHA
Que dis-tu, malheureux! et qu'oses-tu m'ofîrir? Qu'as-tu donc fait de mal pour chercher à mourir? Safwan, sommes-nous coupables l'un ou l'autre? Est-il renoncement plus complet que le nôtre? Jamais un mot plus tendre entre nous prononcé Nous a-t-il à tous deux rappelé le passé? Ai-je vu dans tes yeux, depuis ce jour suprême, Une larme, un regret? Je m'en étonnais même ! Et Ton dirait souvent que tu voudrais bannir Deton cœur et du mien jusques au souvenir!
SAFWAN
Jusques au souvenir! — Eh bien, écoute... écoute! C'était dans le désert où nous avions fait route Tout le jour... Tout à coup, le simoun suffoquant, Aveuglant, furieux, s'abat sur notre camp ; Il fallut fuir. Le soir, quand le vent fît silence, On ne te trouva plus ! Alors, chacun s'élance A ton secours, au loin, et j'étais le premier ; Je te retrouvai seule, au pied d'un haut palmier, Tremblante, de fatigue et d'angoisse brisée, Et tes pieds, sur la terre encor tout embrasée, Te soutenaient à peine ; il fallait, malgré tout, Rejoindre Mahomet et marcher jusqu'au bout ; Je te pris dans mes bras, te voyant incapable Démarcher un instant sur l'océan de sable. Nous ne parlions pas ; pourquoi ? Je le sais bien ! Mais je sentais ton cœur battre contre le mien ;
Quand un nuage au ciel rendait le chemin sombre, Je voyais ton regard fixé sur moi dans l'ombre ; Alors je relevais la tête brusquement Vers les sérénités chastes du firmament, Pour éviter tes yeux rayonnants sous tes voiles ; Mais je voyais encor tes yeux dans les étoiles ! — Enfin, les feux du camp apparurent là-bas; Tu me dis : « Je pourrai faire ces derniers pas. » Et, n'ayant pour soutien que mon bras, haletante, Mahomet te reçut sur le seuil de sa tente.
AYESIIA
Tu n'as rien oublié, Safwan, c'est cela !
SAFWAN
Ayesha, tu le vois, je me souviens. Voilà
Pourquoi je vais mourir à mes devoirs fidèle :
Si la mort ne veut pas de moi, moi, je veux d'elle,
Et je la forcerai de venir à son tour
En lui criant : 0 mort, sauve-moi de l'amour!
AYESIIA
Et moi qui ne peux pas, qui ne dois pas te suivre, Tu me laisseras donc tout le fardeau de vivre ! Je l'acceptais, sentant, tout autour de mes pas, Quelqu'un m 'aimer toujours qui ne me le dit pas ! Pour qu'il soit là, je n'ai pas besoin qu'il parasse ; Je sens de ses regards la lointaine caresse. Il souffre, et c'est cela qui me fait moins souffrir ! Safwan, si tu veux, maintenant va mourir.
SAFWAN
Ayesha, qu'as-tu dit?
AYESIIA
Que veux-tu que je dise?
Est-ce ma faute, hélas! si mon âme se brise? Imite Mahomet, laisse-moi sans appui ; Tu me fais plus de mal, sans m'aimer plus que lui !
3 1 8 MAHOMET
Va mourir, laisse-moi seule avec ma souffrance. J'avais l'illusion à défaut d'espérance ; J'ai trop compté sur toi.
SAFWAN
Juste ciel 1
AYESHA
Oui, pardon !
Je saurai souffrir seule. Abandonne-moi donc.
SAFWAN
Eh bien, non! je vivrai. Les périls, je les brave,
Je chasserai la mort comme on chasse un esclave !
Et puis, quand je reviendrai, tu me regarderas
AYESHA
Comme dans le désert quand j'étais dans tes bras !
SAFWAN
Tais-toi! ne me rends pas ma folie et mon rêve! L'amour, l'amour est là! Le vent du soir se lève, Il nous porte de loin l'acre parfum des mers Et le frémissement des feuillages amers ; Comme dans ces instants que celui-ci rappelle, Comme dans cette nuit si douce et si cruelle Où tes yeux m'inondaient de leur longue lueur, Les* flammes du désert me passent dans le cœur !
AYESHA
Safwan!
SAFWAN
Oh ! je t'aime, et ce feu me dévore Le cœur, l'âme, le sang
AYESHA
Laisse-moi fuir encore !
SAFWAN, lui tendant ses bras.
Je t'aime!