SCÈNE VI SOFIA, AYESHA, SAFWAN
SOFIA, à part.
Allons ! ces deux enfants ne verront pas le piège !
(Elle va fermer les rideaux de la colonnade. Haut, et prenant jusqu'à la fin de la scène un ton insinuant, habile et voilé.)
Ecoutez-moi tous deux. Une crainte m'assiège Depuis quelques instants.
AYESHA
Une crainte ?
SOFIA
Pour vous.
Ne perdons pas de temps : Mahomet est jaloux !
AYESHA
Jaloux ! De qui ?
SOFIA
De toi, Safwan.
SAFWAN
Lui! l'Apôtre !
Jaloux de moi, grand Dieu !
SOFIA
De l'un comme de l'autre .
Un rêve l'est venu tourmenter cette nuit...
AYESHA
Je comprends maintenant !
MAHOMET
SOFIA
Ce rêve le poursuit.
Avez-vous remarqué que les regards du maître Contenaient un soupçon...
SAFWAN
Peux-tu croire ?
AYESHA
Oui, peut-être !
SOFIA, avec un feint intérêt.
Prenez donc garde à vous ! Car le premier soupçon, Né dans un cœur pareil, en chasse la raison : Pour que soudain sur vous sa main s'appesantisse, Un moment peut suffire...
SAFYVAN
Il a trop de justice.
SOFIA, plus insinuante encore.
Non, car il est jaloux. Qui, ne le serait pas A vous voir jeunes, beaux, et malheureux, hélas ! Triomphants d'un amour qui peut bientôt renaître ? Il le sait ! Gardez-vous du courroux d'un tel maître : Nous ressemblons, devant ces hommes surhumains, Au passereau blessé qui tremble dans nos mains. De leur orgueil encor leur bonté même est faite ; L'époux ne fait jamais oublier le Prophète ; Son amour glorieux daigne sur nous tomber, Mais tombe de trop haut pour ne pas nous courber ; Il nous paie en riant nos soins et notre zèle, Comme sa main, le soir, joue avec sa gazelle 1
AYESIIA
Tais-toi, Juive !
SOFIA
Il faut donc craindre qu'à tout moment Son courroux comprimé n'éclate brusquement. J'ai dû vous avertir. Le reste vous regarde. Adieu. Mais je vous dis de nouveau : prenez garde !