‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 218 sur 387 · SCÈNE VI SOFIA, AYESHA, SAFWAN · texte numérisé non relu

SCÈNE VI SOFIA, AYESHA, SAFWAN

SOFIA, à part.

Allons ! ces deux enfants ne verront pas le piège !

(Elle va fermer les rideaux de la colonnade. Haut, et prenant jusqu'à la fin de la scène un ton insinuant, habile et voilé.)

Ecoutez-moi tous deux. Une crainte m'assiège Depuis quelques instants.

AYESHA

Une crainte ?

SOFIA

Pour vous.

Ne perdons pas de temps : Mahomet est jaloux !

AYESHA

Jaloux ! De qui ?

SOFIA

De toi, Safwan.

SAFWAN

Lui! l'Apôtre !

Jaloux de moi, grand Dieu !

SOFIA

De l'un comme de l'autre .

Un rêve l'est venu tourmenter cette nuit...

AYESHA

Je comprends maintenant !

MAHOMET

SOFIA

Ce rêve le poursuit.

Avez-vous remarqué que les regards du maître Contenaient un soupçon...

SAFWAN

Peux-tu croire ?

AYESHA

Oui, peut-être !

SOFIA, avec un feint intérêt.

Prenez donc garde à vous ! Car le premier soupçon, Né dans un cœur pareil, en chasse la raison : Pour que soudain sur vous sa main s'appesantisse, Un moment peut suffire...

SAFYVAN

Il a trop de justice.

SOFIA, plus insinuante encore.

Non, car il est jaloux. Qui, ne le serait pas A vous voir jeunes, beaux, et malheureux, hélas ! Triomphants d'un amour qui peut bientôt renaître ? Il le sait ! Gardez-vous du courroux d'un tel maître : Nous ressemblons, devant ces hommes surhumains, Au passereau blessé qui tremble dans nos mains. De leur orgueil encor leur bonté même est faite ; L'époux ne fait jamais oublier le Prophète ; Son amour glorieux daigne sur nous tomber, Mais tombe de trop haut pour ne pas nous courber ; Il nous paie en riant nos soins et notre zèle, Comme sa main, le soir, joue avec sa gazelle 1

AYESIIA

Tais-toi, Juive !

SOFIA

Il faut donc craindre qu'à tout moment Son courroux comprimé n'éclate brusquement. J'ai dû vous avertir. Le reste vous regarde. Adieu. Mais je vous dis de nouveau : prenez garde !

Page 1