‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 260 sur 387 · SCÈNE VI ARÉTIN, ANGELA · texte numérisé non relu

SCÈNE VI ARÉTIN, ANGELA

ARÉTIN

Quoi ! vous ici, madame ?

ANGELA, avec gravité.

Et d'abord... cet écrit, oui, ce projet infâme, Vous le déchirerez tout à l'heure.

ARÉTIN

Et pourquoi ?

Vous le saurez bientôt. — Mais je venais pour moi Et je venais pour vous. Si j'ai franchi la porte De TArétin, croyez qu'à tous deux il importe ! Je viens pour détourner un scandale, un danger: Mon père a le devoir, le droit de me venger, Et, l'épée à la main, veut vous demander compte D'un livre...

ARÉTIN

En votre honneur !

ANGELA

Pour nous c'est à ma honte !

Pour apaiser mon père — Arétin, il le faut — Faites jeter ce livre aux flammes aussitôt ; Il ne me convient pas de servir de matière Aux étranges propos de l'Italie entière ! A ces conditions j'oublierai le passé, Mais que mon nom par vous ne soit plus prononcé !

ARÉTIN

Tant de sévérité, tant de cruauté d'âme,

Me blessent jusqu'au cœur : je refuse, madame !

D'ailleurs, à parler franc, je ne m'explique pas

Que votre dignité fasse de tels éclats !

Ma gloire est au-dessus des dédains qu'on lui marque,

Laure de Nove a-t-elle ainsi traité Pétrarque?

ANGELA

C'est votre châtiment si mon honneur jaloux

Met une différence entre Pétrarque et vous !

Son amour était fait de respect, mais le vôtre !

Dans quel cloaque vil votre Muse se vautre !

Vos ouvrages, romans, dialogues, sonnets,

Par leurs titres — c'est trop déjà ! — Je les connais ;

Histoires sans pudeur d'héroïnes infâmes,

Et vous mêlez mon nom à celui de ces femmes !

ARÉTIN

Si je n'ai pas vécu du mal plus éloigné,

A qui la faute? A vous qui m'avez dédaigné.

L'amour ne rend pas fier, et j'osai tout vous dire.

Tenez, je vois encor ce dédaigneux sourire

A vos lèvres...

ANGELA

Mais non ! Ce ne fut pas mépris, Ce fut l'instinct d'un cœur inquiet et surpris, Et ma jeune raison me fit déjà connaître Dans ce que vous étiez ce que vous deviez être ! Je vous demande donc, pour la dernière fois, D'anéantir ce livre.

ARÉTIN

Eh bien, non, non ! Je vois Que vous ménagez peu la dignité des autres, Mais pour parler ainsi quels droits sont donc les vôtres ? Pour réclamer sur moi ce souverain pouvoir, Pour moi qu'avez-vous fait?

(Il s'assied brusquement.)

Ah ! oui.

ANGELA

Vous voulez le savoir?

ARÉTIN

ANGELA

C'est donc l'instant : j'ai voulu choisir l'heure, Et celle-ci sans doute est encor la meilleure. — Voilà six ans à peine, à Pérouse, vivait Un pauvre enfant sans père et sans mère ; il n'avait Pas de nom, mais le peuple au rire impitoyable, L'appelait : « Le bâtard de ma lanle et du diable » ; Il mendiait son pain, dans la rue, en haillons, Couchait avec les chiens quand les chiens étaient bons, On disait qu'il portait malheur, et ces chimères Sont terribles, car tous le haïssaient : les mères Le battaient, le forçant à changer de chemin ; Un jour, je vis cela... je le pris par la main, Je l'emmenai chez moi. Je savais son histoire : Une fille séduite, une trahison noire ; Sa mère se nommait Camilla — maintenant La Camilla !

ARÉTIN, avec plus de surprise que d'émotion.

Mon fils ! mon fils !

ANGELA

En apprenant Qu'il était votre fils, en effet, ma pensée D'un étrange remords fut comme traversée ; Je me dis : « L'Arétin m'aimait, il s'est offert ; J'ai refusé; j'ai bien fait, mais il a souffert 1 11 est juste, il est bon — Dieu m'approuve, j'espère — Que le fils soit du moins plus heureux que le père Ce pauvre être que rien au monde ne défend Et que l'on hait déjà... j'aimerai cet enfant 1 Fils d'un père coupable et d'une mère infâme, Je le prends, je serai la mère de son âme !

382 LE FILS DE l'aRÉTIN

Le fils de FArétin et de La Camilla Est le mien désormais.

ARÉTIN, avec admiration — se levant.

Vous avez fait cela?

ANGELA

Oui. C'était mon devoir. Ce fut ma récompense,

Et je vous dois beaucoup peut-être, quand j'y pense;

J'étais veuve, sans fils, sans amour, sans espoir!

Sans but... Cet orphelin m'a donné le devoir!

J'eus d'abord beaucoup plus de peine que de joie ;

L'enfant, avec ses yeux de jeune oiseau de proie

Me regardait, tremblant à chacun de mes pas,

Et son premier mot fut : « Femme, ne me bats pas ! »

Il avait tort de craindre ; et bientôt l'habitude

De se sentir aimé, la douce quiétude,

Le repos, le bien-être, un mot tendre, un regard,

Eurent apprivoisé l'oiseau triste et hagard ;

Il grandit et devint plus joyeux ; un soir même

Il dit en m'embrassant : « Ma mère, je vous aime ! »

Je lui donnai pour nom : Orfînio. Voilà

Qu'il a dix ans bientôt.

ARÉTIN, avec une admiration plus émue.

Vous avez fait cela !

ANGELA

J'ai fait plus. Autrefois, quand les veuves romaines Avaient juré de fuir les passions humaines, Elles portaient au front, de longs voiles couvert, L'humble et chaste bandeau de laurier toujours vert; C'est la coutume encore, et j'ai voulu la suivre. Pour qu'au devoir mon cœur sans réserve se livre, Ce signe de veuvage éternel, il est là, Sur mon front pour toujours

ARÉTIN, s'agenouillant.

Vous avez fait cela !

Que ferai -je pour vous à mon tour ? Rien qui compte !

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