ACTE DEUXIÈME
Mais peut-être elle seule... 0 mon père, pardon 1 Comprendrait mon amour...
AMAURY
Elle l'ignore donc?
GÉRALD
Ayant eu le bonheur de défendre sa vie, En loyal chevalier, après l'avoir servie, Pouvais-je... votre cœur m'a déjà répondu 1 Abuser en parlant du service rendu?
AMAURY
Ah ! je respire ! Eh bien, il faut que dès cette heure, Gérald, de cet amour rien en toi ne demeure ! 11 le faut, je le veux ! Toi, sans gloire, sans nom, Sans aïeux... songe enfin, songe à tout!
GÉRALD
Eh bien, non 1 Eh bien, non l J'ai pensé tout ce que vous me dites, J'ai mesuré d'en bas les hauteurs interdites ; J'ai vu. je vois toujours dans ma pensée en feu, Roland, le preux martyr, le chevalier de Dieu, Passer, après sa vie offrant sa mort féconde, Aux acclamations de la France et du monde ! Je vois le souverain dont s'étendent les lois Du pays des Pisans au pays des Gallois, Charlemagne béni par l'évêque de Rome, Plus qu'un roi, presqu'un dieu qui daigne rester homme. Tranquille, dans sa main portant le globe d'or ! — Et pourtant j'aime Berthe, et l'aime plus encor, Et je sens, dans mon cœur plus pur et plus fidèle, Quelque chose de grand qui me fait digne d'elle î
AMAURY
Non, tu n'en es pas digne ! Hélas ! non, non, hélas Je le veux, obéis : tu ne la suivras pas ! Ou plutôt, je t'en prie au nom de ma tendresse, J'ai commandé, j'eus tort, à ton cœur je m'adresse:
Tu ne me connais pas, c'est ma faute ; je suis Triste et morne souvent, quelquefois je te fuis ; C'estquejecrainspourtoi,cœurjeuneetpleindeflamme, L'ombre que répandrait mon âme sur ton âme ; Mais je t'aime, mon fils ! Ma gloire, ma vertu, Mon bonheur, c'est toi seul, c'est toi seul, le sais-tu?...
GÉRALD
Mon père!...
AMAURY
Eh bien, mon fils, juge de mes alarmes : J 'ai le cœur d'un soldat ; eh bien ! ... tu vois mes larmes I
GÉRALD
Mon père!...
AMAURY
Ecoute-moi. Cet amour insensé, C'est ta perte, Gérald, je le sens, je le sai, Je le vois clairement ! Aujourd'hui l'espérance ; Demain l'inquiétude, et bientôt la souffrance; Après, la jalousie avec tous ses poisons ; Plus tard, les ennemis cachés, les trahisons, La honte de tomber loin de son but, et même; Et surtout! le dédain de celle que l'on aime!
GÉRAI. I>
Dieu!
AMAURY
Pars, mais sache bien, mon fils, que j'en mourrai !
GÉRALD
Mon père !...
AMAURY
Jure donc de rester!
GÉRALD
C'est juré !