‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 328 sur 387 · THIBAUD DE CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

THIBAUD DE CHAMPAGNE

Quel est donc celui de ses ennemis que choisit Blanche de Castille,non seulement pour le désarmer, mais pour faire de lui son plus ardent et son plus fidèle défenseur ?

Il était comte d'une des plus grandes provinces de France, futur roi de Navarre, proche cousin du roi, et son animosité contre la régente pouvait être aussi durable que violente. Oui, mais c'était un poète, de plus un poète amoureux, et Blanche de Castille savait sans doute que l'on peut espérer beaucoup d'un amoureux, surtout quand il est poète.

Thibaud de Champagne a laissé plus de souvenirs comme poète et trouvère que comme prince et comme roi ; on a oublié ses exploits et ses erreurs, mais on relit encore avec charme ses chansons, ses chansonnettes.

Blanche les avait lues et elle se promit sans doute de vaincre assez facilement leur auteur.

Dès une première entrevue, elle commença par lui adresser les plus sévères et même les plus véhéments reproches ; il ne se défendit guère.

« Blanche, écrit le vieil historien Varillas, connaissait la passion qu'elle avait inspirée à Thibaud. Il était temps d'en faire Fépreuve,et la régente s'y résolut à sa mode, c'est-à-dire avec cet air qui, pour être obligeant, ne perdait rien de sa fierté. »

Thibaud était venu aux conférences entre les féodaux révoltés et l'armée royale « avec un sauf-conduit delà régente », raconte M. Élie Berger; mais il se sentait vaincu d'avance ; prince, il fut bientôt dompté ;

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poète, il fut charmé plus vite encore. Blanche, en cette occasion, crut sans doute aussi qu'une sorte de coquetterie royale lui était permise ; un peu de coquetterie pour défendre une bonne politique, cela se pardonne. Thibaud, entré au palais de la reine en ennemi, en sortit le plus dévoué, le plus fidèle et le plus respectueux de ses défenseurs.

Mais que se passa-t-ildans le cœur même de Blanche ? Restait-elle insensible à tant de soumission et de dévouement ? Nous pouvons croire que non, mais elle eut la fierté de cacher le secret de son cœur, et personne, pas même Thibaud, ne le pénétra jamais.

Quand le comte de Champagne eut assuré le salut de la régente, du roi et du royaume, il prit l'écharpe, la croix et le bourdon, et revint de la croisade pour terminer sa vie dans son royaume de Navarre.

HUGONNEL

Je m'accuse d'avoir changé ce nom. L'oncle de Louis IX s'appelait Hurepel ; mais ce nom n'est guère euphonique, il signifie le Hérissé, le Mal peigné, comme traduit M. A. Franklin. J'ai préféré le nom de Hugonnel, très connu à cette époque.

Hugonnel fut le plus féroce des ennemis de la régente et de son fils ; il avait le génie de la haine familiale ; il l'étendit naturellement à leur défenseur ; comme le fameux comte de Bretagne, Mauclerc, et les autres grands féodaux, il se vengea de Thibaud en ravageant sans pitié la Champagne.

La seule excuse de Hugonnel, c'est qu'il était fils de Philippe-Auguste et de cette douce et malheureuse Agnès de Méranie qu'il voulait venger peut-être, mais une telle mère eût blâmé certainement les fureurs de son fils.

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LOUIS IX

Dans le drame, Louis IX n'a que quatorze ans et, naturellement, son rôle n'est pas développé, quoique très important.

Je n'ai donc pas à entrer dans de longs détails ; tout a été, du reste, dit, ou résumé, dans la belle Histoire de saint Louis, par M. H. Wallon, histoire devenue classique.

Je relève quelques points seulement, dans quelques historiens et panégyristes.

« Louis était mince, grêle, avec un air angélique et des yeux de colombe...

I « Il était enclin à la colère.

« Il avait le cœur transpercé de pitié pour les misérables. »

(Ch. v. Langlois, Bévue de Paris, 1897.)

L'abbé Maury, dans le panégyrique de saint Louis :

« Louis IX réduisit la politique à l'équité la plus sévère.

« Il pardonne à ses ennemis, si toutefois on peut donner ce nom si modéré à des traîtres qui combattaient Louis avec le poison. »

Sur cette question de l'empoisonnement, on trouve quelques détails dans Y Histoire de Blanche de Castille, par le sieur Auteuille.

En 1236, le vieux de la Montagne envoya des assassins pour empoisonner le roi. Cet attentat ne réussit pas plus que celui de la comtesse de la Marche.

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On trouve ceci dans les archives de l'église métropolitaine de Bordeaux :

« Le 1S octobre 1615..., on n'encensa pas le roi (Louis XIII), à cause que les chapelains de S. M. prétendirent qu'on avait autrefois empoisonné des rois par le moyen des encensements. »

On le voit, dans tous les temps, l'imagination des assassins et des empoisonneurs a élé fertile, et le jeune Louis IX faillit en être victime.

Je passe à deux personnages qui sont de mon invention.

Alberto Landini

C'était le chef des routiers.

Sur les routiers, aux xn' et xme siècles, il est bon de lire le curieux travail de M. Géraud dans la Bibliothèque de l'École des Charles (t. II).

Ces routiers et doltereaux n'étaient point de simples brigands. Beaucoup de princes recrutaient leurs armées parmi les routiers. Mercadier devint l'ami intime, le frère d'armes de Richard Cœur de Lion;Falcaise, bâtard normand, devint favori de Jean sans Terre, qui lui fit épouser une noble et riche héritière, Marguerite de Redviers : Cadoc obtint la faveur de Philippe-Auguste.

Quoique prêts à tous les pillages et bien qu'ils aient ravagé bien des couvents, les routiers avaient l'esprit religieux. Mercadier fit de riches dons à l'abbaye de Cadouin, afin que cela contribuât à lui faire gagner le ciel par une bonne fin. Beaucoup de routiers prirent la croix, et on les retrouve dans l'armée des croisés.

Du reste, ils se recrutaient clans tous les pays : Basques, Italiens, Anglais, Allemands, Espagnols, Brabançons, etc.

Aliénor

Le personnage d'Aliénor est également de mon invention.

Toutefois, les curieux pourraient passer quelques heures agréables à déchiffrer le vieux manuscrit conservé à la bibliothèque de l'Arsenal sous le numéro 983 ; ils y liront que Charles, dernier prince carolingien, fait prisonnier par la trahison d'Assolin, eut, dans la prison d'Orléans, deux enfants, et le chroniqueur ajoute : Sic déficit progenies Caroli Magni. « Ainsi disparut la race de Charlemagne ».

Il faut lire aussi à ce sujet l'Art de vérifier les dates ; on trouverait la même note dans une savante Revue Champenoise.

Je ne suis pas entré dans ces détails pour faire étalage d'érudition, mais pour montrer qu'un drame historique doit être fortement documenté, comme on dit maintenant, ce qui n'empêche en rien l'invention personnelle de l'auteur ; il faut encore qu'une œuvre de ce genre soit fondée sur une pensée morale ; j'ai dit la mienne en commençant et j'ose dire, en finissant que j'y ai été fidèle. Au théâtre et partout, il est bon de prononcer des paroles d'apaisement, de pitié, de concorde, de patriotisme. Ce n'est jamais trop tôt, et, n'en doutons pas, ce n'est jamais trop lard.

10 novembre 1893.

Monsieur Paul Ginisty,

Directeur de VOdéon

qui a mis au service de ce drame tout son zèle,

toute son intelligence et les excellents

artistes de son théâtre.

Témoignage de gratitude et d'affection.

H. de B0RN1EB.

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