ACTE DEUXIEME
Pour vous, pour moi, Gérald, voici mon espérance :
Vous savez quels exploits les paladins de France
Ont accompli jadis ; par eux le ciel a fait
Ce que le monde a vu de plus grand, en effet !
Vous le savez encore, on le sait trop : la race
De ces héros s'en va; — Retrouvez-en la trace !
Partez comme eux, cherchez comme eux, faites comme eux ;
Poursuivez les méchants, les criminels fameux,
Les tyrans, comme on traque au bois la bête fauve ;
Soyez le juste armé qui châtie ou qui sauve ;
Et, ne songeant à moi qu'en songeant au devoir,
Rendez-nous un Roland — avant de me revoir !
Eh bien, comte, à présent me blâmez-vous encore ?
Vous reste-t-il au cœur des craintes que j'ignore ?
Je vous prends votre fils ; mais pour dernier adieu,
Je le donne à la France, à Charlemagne, à Dieu !
C'est impossible... Non l
GÉRALD
Quoi ! mon père ! Impossible?
Après ce qu'on a dit vous trouvant inflexible, Je n'ai qu'à m'incliner, car sans doute, en ce cas, Vous avez des raisons que je ne connais pas !
AMAURY
Non, non, je ne peux pas !
GÉRALD
Ah ! mon père, mon père !
Voulez-vous que mon cœur à jamais désespère ? Voulez-vous que je croie, au milieu d'un tel deuil, Que faire mon devoir c'est pour moi trop d'orgueil I Tout à l'heure, pardon ! si grande était ma peine Que je me suis senti comme un frisson de haine...
AMAURY
Contre moi, mon fils !
GÉRALD
Non ! mais contre le destin !
J'étais humble et soumis devant vous, ce matin; Je le serai toujours ! Mais voyez ma souffrance : Je sens naître et mourir à la fois Fespérance, Adieu ce que j'aimais et ce que je rêvais, Je ne fais rien de bon qui ne me soit mauvais ! Tout croule sous ma main, tout s'enfuit comme Tonde ; Le plus beau, le plus grand des bonheurs en ce monde, L'amour dans le devoir ! Un mot de vous, un pas, Pourraient me le donner.... et vous ne voulez pas!
AMAURY
Mon fils I mon fils!... Eh bien, je me trompais peut-être,
J'ai souvent des terreurs dont je ne suis pas maître; Mais, depuis un moment, je comprends, je peux voir, Que le plus grand des maux serait ton désespoir ! — Fais ton devoir, mon fils, comme Berthe l'ordonne, Si j'ai tort de céder, que Dieu me le pardonne ! Et songe seulement dans ton bonheur, un jour, Que mes craintes n'étaient qu'un paternel amour!
GÉRALD
Mon père !
AMAURY
Pars, Gérald. C'est juste !
Merci, comte ; Je fais ce que je dois, Dieu nous en tienne compte ; Et vous, Gérald, songez en tous lieux, en tout temps, A ce que j'ai promis comme à ce que j'attends !
GÉRALD
Oui, Berthe, je le jure ! A cette illustre tâche Je dévoûrai mes jours sans retard, sans relâche, Et plutôt que faiblir dans l'ombre ou devant tous, Je renoncerais même au bonheur, même à vous !