‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 69 sur 387 · TOUS LES SEIGNEURS · texte numérisé non relu

TOUS LES SEIGNEURS

Sois fier !

CIIARLEMAGNE

Et toi, Berthe, ma fille, Toi qui maintiens si haut l'honneur de la famille, Parle : il faut que chacun soit juge et soit témoin : Parle à ton tour.

Eh quoi, sire, en est-il besoin?

Un mot suffit : l'autel est prêt, et je suis prête. Allons, Gérald, allons! — Pourquoi baisser la tète?

(Gérald reste immobile.) Pourquoi détournes-tu les yeux, Gérald? Pourquoi Ce silence obstiné? Douterais-tu de moi? Veux-tu que je le dise à haute voix encore?

(A tous les assistants.) J'aime sire Gérald, autant que je 1 honore ; Je l'aime maintenant d'un cœur plus attend n, Car ce qui l'a frappé ne l'a pas amoindri ; Son honneur reste pur dans la cruelle épreuve, Et la source n'a pas empoisonné le fleuve. Je lui donnai mon âme, ici comme à Montbluis. Pour sa jeune vertu, pour ses nouveaux exploits, Et je ne saurais pas de trahison plus noire D'aimer moins son affront que je n'aimais sa gloire ! — Viens, maintenant, Gérald !

CIIARLEMAGNE

Viens, Gérald, et reçois La main que t'offre Berthe une seconde fois.

GÉRALD

Sire, je vous bénis dans mon âme confuse, Mais ce dernier bienfait, sire, je le refuse.

Dieu! Gérald!

GÉRALD

Laissez-moi m'expliquer devant vous, Devant l'Empereur, Berthe, ainsi que devant tous : Oui, sire, ce bienfait, cette faveur insigne, C'est en les refusant que j'en puis être digne? J'entends là cette voix qui ne saurait mentir : Je suis le fils du crime et non du repentir ! Afin qu'aux yeux de tous la leçon soit plus haute, Je veux que le malheur soit plus grand que la faute 1 Et le père sera d'autant mieux pardonné Que le fils innocent se sera condamné ! Sans cela Ton dirait, en citant mon exemple, Que l'expiation ne fut point assez ample, Et j'aime mieux briser mon cœur en ce moment Que d'être un jour témoin de votre étonnement ! Oui,vous-mêmes,voustousquiplaignezmes souffrances, Vous qui me consolez dans mes horribles transes, Peut-être cet élan de vos cœurs généreux S'arrêterait bientôt à me voir plus heureux ! Mon père s'exilait ; nous partirons ensemble ; Il sied que le destin jusqu'au bout nous rassemble. — Que mon malheur du moins serve à tous de leçon : Pour mieux vaincre à jamais l'esprit de trahison, Songez à vos enfants ! Songez que d'un tel crime Votre race serait l'éternelle victime, Et que tous les remords, tous les pleurs d'ici-bas, Toutes les eaux du ciel ne l'effaceraient pas !

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