ACTE PREMIER
Et nous pouvons encore, après ce triste adieu,
Livrer d'autres combats pour la patrie et Dieu.
Bien souffrir, c'est combattre ; et bien mourir, c'est vaincre
Ne vous laissez donc pas ébranler et convaincre
Si l'on vous dit bientôt : Le ciel est contre vous,
Et la patrie est loin... — La patrie est en nous!
On ne la perd jamais quand on garde son culte,
Quand on prévoit sa gloire après la longue insulte ;
Oui, pour sauver enfin ce grand peuple éperdu,
Surgira dans la nuit quelqu'un d'inattendu ;
Le monde, frissonnant sous le fléau qui marche,
Ne voit que le déluge aujourd'hui... Je vois l'arche!
— Entrez donc dans ce deuil sans amers repentirs, Car vous fûtes héros et vous êtes martyrs !
Je vous bénis, vaincus de la bataille sombre Où la victoire infâme a courtisé le nombre ; Vieillards, femmes, enfants en holocauste offerts Aux noirs démons, je baise et je bénis vos fers ! Je bénis même, afin qu'elle vous soit meilleure, Cette terre qui va vous saisir tout à l'heure, Ce sol dur, ces forêts où se perdront vos pas, Et ces fleuves d'exil qu'on ne remonte pas ! Et même, afin que Dieu les touche et les inspire, Je bénis peuple et roi de ce sinistre empire ! Oui, je les bénirai, s'ils ont enfin pitié, De l'univers coupable et par eux châtié !
— Attila, roi des Huns, qui toi-même te nommes
Fléau de Dieu, prends garde à cette heure où nous sommes;
Quand un homme, conduit par la céleste main,
A pour les temps nouveaux balayé le chemin,
Dans sa joie insensée et son orgueil barbare,
Il croit avoir détruit le monde,., il le prépare!
S'il veut aller trop loin d'un seul pas, un seul jour,
L'aile du châtiment le renverse à son tour;
La victoire n'est pas seulement infidèle,
Elle sait se venger quand on abuse d'elle !
— Si tu n'as pas compris ma parole, c'est bien, C'est que Dieu veut te perdre, et l'homme n'y peut rien.
ATTILA
Je t'ai laissé parler, roi; c'est déjà peut-être La preuve qu'Attila n'est point un rude maître. Je ferai mieux encor : vous n'aurez pour prison Ici, ta fille et toi, que ma propre maison.
— Ce n'est point un palais comme le tien, princesse : Excuse-nous.
HILDIGA
Un prince aurait trop de bassesse Si, quand son peuple entier subit un tel tourment, La perte d'un palais l'occupait un moment !
ATTILA
La réponse, Hildiga, me plaît, quoique hautaine !
— Viens, approche, aide un peu ma mémoire incertaine. Il me semble t 'avoir rencontrée autrefois?
HILDIGA
C'est impossible.
ATTILA
Oui, c'est une erreur, je le vois.
— Tu devais me haïr?
HILDIGA
Oui.
ATTILA
Tu me hais encore ?
HILDIGA
Oui.
ATTILA
Tu me haïras donc toujours?
Je l'ignore.
ATTILA
Pourquoi tressailles-tu ?