A. ANTINOUS
LE COMPAGNON DES DIEUX D*ÉGYPTE A^ Ulpius Apollonius, son prophète.
Après cela on ne sera pas surpris qu'Auguste ait aussi rendu des oracles, ainsi que nous l'apprenons de Prudence, Assurément Auguste valait bien Antinous et Éphestion, qui, selon toutes les apparences, ne durent leur divinité qu'à leur beauté.
Sans doute ces nouveaux oracles faisaient faire des réflexions à ceux qui étaient le moins du monde capables d'en faire. N'y
FONTENELLE
avait-il pas assez de sujets de croire qu'ils étaient de la même nature que les anciens, et pour juger de l'origine de ceux d'Amphiaraûs, de Trophonius, d'Orphée, d'Apollon même, ne suffisait-il pas de voir l'origine de ceux d'Antinous, d'Éphestion et d'Auguste ?
Nous ne voyons pourtant pas, à dire le vrai, que ces nouveaux oracles fussent dans le même crédit que les anciens ; il s'en fallait beaucoup.
On ne faisait rendre à ces dieux de nouvelle création qu'autant de réponses qu'il en fallait pour en pouvoir faire sa cour aux princes ; mais, du reste, on ne les consultait pas bien sérieusement, et quand il était question de quelque chose d'important, on allait à Delphes. Les vieux trépieds étaient en possession de l'avenir depuis un temps immémorial, et la parole d'un dieu expérimenté était bien plus sûre que celle de ces dieux qui n'avaient encore nulle expérience.
Les empereurs romains, qui étaient intéressés à faire valoir la divinité de leurs prédécesseurs, puisqu'une pareille divinité les attendait, auraient dû tâcher à rendre plus célèbres les oracles des empereurs déifiés comme Auguste, si ce n'eût été que les peuples, accoutumés à leurs anciens oracles, ne pouvaient prendre la même confiance pour les autres. Je croirais bien même que, quelque penchant qu'ils eussent aux plus ridicules superstitions, ils se moquaient de ces nouveaux oracles, et, en général, de toutes les nouvelles institutions de dieux. Le moyen qu'on prît l'aigle qui se lâchait du bûcher d'un empereur romain pour l'âme de cet empereur qui allait prendre sa place au ciel ?
Pourquoi donc le peuple avait-il été trompé à la première institution des dieux et des oracles? En voici, je crois, la raison. Pour ce qui regarde les dieux, le paganisme n'en a eu que de deux sortes principales : ou des dieux que l'on supposait être essentiellement de nature divine, ou des dieux qui ne l'étaient devenus qu'après avoir été de nature humaine. Les premiers avaient été annoncés par les sages ou par les législateurs avec beaucoup de mystère, et le peuple ni ne les voyait ni ne les avait vus. Les seconds, quoiqu'ils eussent été hommes aux yeux de tout le monde, avaient été érigés en dieux par un mouvement naturel des peuples, touchés de leurs bienfaits. On se formait une idée très relevée des uns parce qu'on ne les voyait point, et des autres parce qu'on les aimait; mais on n'en pouvait pas faire autant pour un
HISTOIRE DES ORACLES
empereur romain, qui était dieu par ordre de la cour, et non pas par l'amour du peuple, et qui, outre cela, venait d'être homme publiquement.
Quant aux oracles, leur premier établissement n'est pas non plus difficile à expliquer. Donnez-moi une demi-douzaine de personnes à qui je puisse persuader que ce n'est pas le soleil qui fait le jour, je ne désespérerai pas que des nations entières n'embrassent cette opinion. Quelque ridicule que soit une pensée, il ne faut que trouver moyen de la maintenir pendant quelque temps : la voilà qui devient ancienne, et elle est suffisamment prouvée. Il y avait sur le Parnasse un trou, d'où il sortait une exhalaison qui faisait danser les chèvres et qui montait à la tête. Peut-être quelqu'un qui en fut entêté se mit à parler sans savoir ce qu'il disait, et dit quelque vérité. Aussitôt il faut qu'il y ait quelque chose de divin dans cette exhalaison ; elle contient la science de l'avenir : on commence à ne s'approcher plus de ce trou qu'avec respect ; les cérémonies se forment peu à peu. Ainsi naquit apparemment l'oracle de Delphes ; et comme il devait son origine à une exhalaison qui entêtait, il fallait absolument que la Pythie entrât en fureur pour prophétiser. Dans la plupart des autres oracles, la fureur n'était pas nécessaire. Qu'il y en ait une fois un d'établi, vous jugez bien qu'il va s'en établir mille. Si les dieux parlent bien là, pourquoi ne parleront-ils point ici ? Les peuples, frappés du merveilleux de la chose, et avides de l'utilité qu'ils en espèrent, ne demandent qu'à voir naître des oracles en tous lieux, et puis l'ancienneté survient à tous ces oracles, qui leur fait tous les biens du monde. Les nouveaux n'avaient garde de réussir tant : c'étaient les princes qui les établissaient. Les peuples croient bien mieux à ce qu'ils ont fait eux-mêmes.
Ajoutez à tout cela que, dans le temps de la première institution et des dieux et des oracles, l'ignorance était beaucoup plus grande qu'elle ne fut dans la suite. La philosophie n'était point encore née, et les superstitions les plus extravagantes n'avaient aucune contradiction à essuyer de sa part. Il est vrai que ce qu'on appelle le peuple n'est jamais fort éclairé ; cependant, la grossièreté dont il est toujours reçoit encore quelque différence selon les siècles ; du moins, il y en a où tout le monde est peuple, et ceux-là sont sans comparaison les plus favorables à l'établissement des erreurs. Ce n'est donc pas merveille si les peuples faisaient moins de cas des
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nouveaux oracles que des anciens ; mais cela n'empêchait pas que les anciens ne ressemblassent parfaitement aux nouveaux. Ou un démon allait se loger dans un temple d'Éphestion, pour y rendre des oracles, dès qu'il avait plu à Alexandre d'en faire élever un à Éphestion comme à un dieu ; ou, s'il se rendait des oracles dans ce temple sans démon, il pouvait bien s'en rendre de même dans le temple d'Apollon Pythien. Or, il serait, ce me semble, fort étrange et fort surprenant qu'il n'eût fallu qu'une fantaisie d'Alexandre pour envoyer un démon en possession d'un temple, et faire naître par là une éternelle occasion d'erreur à tous les hommes.