‹ Œuvres choisiesChapitre 21 sur 45 · CHAPITRE XII Lieux où étaient les oracles · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII Lieux où étaient les oracles

Nous allons entrer présentement dans le détail des artifices que pratiquaient les prêtres : cela renferme beaucoup de choses de l'antiquité assez agréables et assez particulières.

Les pays montagneux, et par conséquent pleins d'antres et de cavernes, étaient les plus abondants en oracles. Telle était la Béotie, qui anciennement, dit Plutarque, en avait une très grande quantité. Remarquez, en passant, que les Béotiens étaient en réputation d'être les plus sottes gens du monde; c'était là un bon pays pour les oracles : des sots et des cavernes L

Je ne crois point que le premier établissement des oracles ait été une imposture méditée ; mais le peuple tomba dans quelque superstition qui donna lieu à des gens un peu plus raffinés d'en profiter. Car les sottises du peuple sont telles, assez souvent, qu'elles n'ont pu être prévues ! et quelquefois ceux qui le trompent ne songeaient à rien moins et ont été invités par lui-même à le tromper. Ainsi ma pensée est qu'on n'a point mis d'abord les oracles dans la Béotie parce qu'elle est montagneuse, mais que l'oracle de Delphes ayant une fois pris naissance dans la Béotie de la manière que nous avons dit, les autres, que l'on fit à son imitation dans le même pays, furent mis dans des cavernes, parce que les prêtres en avaient reconnu la commodité.

Cet usage ensuite se répandit presque partout. Le prétexte des exhalaisons divines rendait les cavernes nécessaires ; et

HISTOIRE DES ORACLES

il semble de plus que les cavernes inspirent d'elles-mêmes je ne sais quelle horreur qui n'est pas inutile à la superstition. Dans les choses qui ne sont faites que pour frapper l'imagination des hommes, il ne faut rien négliger. Peut-être la situation de Delphes a-t-elle bien servi à la faire regarder comme une ville sainte. Elle était à moitié chemin de la montagne du Parnasse, bâtie sur un peu de terre-plein et environnée de précipices qui la fortifiaient sans le secours de l'art. La partie de la montagne qui était au-dessus avait à peu près la figure d'un théâtre, et le cri des hommes et le son des trompettes se multipliaient dans les rochers. Croyez qu'il n'y avait pas jusqu'à ces échos qui ne valussent leur prix.

La commodité des prêtres et la majesté des oracles demandaient donc également des cavernes ; aussi ne voyez-vous pas un si grand nombre de temples prophétiques en plat pays ; mais, s'il y en avait quelques-uns, on savait bien remédier à ce défaut de leur situation : au lieu de cavernes naturelles, on en faisait d'artificielles, c'est-à-dire de ces sanctuaires qui étaient des espèces d'antres où résidait particulièrement la divinité et où d'autres que les prêtres n'entraient jamais.

Quand la Pythie se mettait sur le trépied, c'était dans son sanctuaire, lieu obscur et éloigné d'une certaine petite chambre où se tenaient ceux qui veneiient consulter l'oracle. L'ouverture même de ce sanctuaire était couverte de feuillages de laurier, et ceux à qui on permettait d'en approcher n'avaient garde d'y rien voir.

D'où croyez-vous que vienne la diversité avec laquelle les anciens parlent de la forme de leurs oracles ? C'est qu'ils ne voyaient point ce 'qui se passait dans le fond de leurs temples.

Par exemple, ils ne s'accordent point les uns avec les autres sur l'oracle de Dodone, et cependant, que devait-il y avoir de plus connu des Grecs ? Aristote, au rapport de Suidas, dit qu'à Dodone il y a deux colonnes, sur l'une desquelles est un bassin d'airain, et sur l'autre la statue d'un enfant qui tient un fouet, dont les cordes, étant aussi d'airain, font du bruit contre le bassin lorsqu'elles y sont poussées par le vent.

Démon, suivant le même Suidas, dit que l'oracle de Jupiter Dodonéen est tout environné de bassins qui, aussitôt que l'un est poussé contre l'autre, se communiquent ce mouvement en rond, et fond un bruit qui dure assez de temps.

D'autres disent que c'était un chêne résonnant qui secouait

FONTENELLE

ses branches et ses feuilles lorsqu'il était consulté, et qui déclarait ses volontés par des prêtresses nommées Dodonides.

Il parait bien, par tout cela, qu'il n'y avait que le bruit de constant, parce qu'on l'entendait de dehors ; mais comme on ne voyait point le dedans du lieu où se rendait l'oracle, on ne savait que par conjecture ou par le rapport infidèle des prêtres ce qui causait le bruit. Il se trouve pourtant dans l'histoire que quelques personnes ont eu le privilège d'entrer dans ces sanctuaires ; mais ce n'étaient pas des gens moins considérables qu'Alexandre et Vespasien. Strabon rapporte de Callisthène qu'Alexandre entra seul avec le prêtre dans le sanctuaire d'Ammon, et que tous les autres n'entendirent l'oracle que de dehors.

Tacite dit aussi que Vespasien, étant à Alexandrie et ayant déjà des desseins sur l'empire, voulut consulter l'oracle de Sérapis, mais qu'il fit auparavant sortir tout le monde du temple. Peut-être cependant n'entra-t-il pas pour cela dans le sanctuaire. A ce compte, les exemples d'un tel privilège seront très rares, car mon auteur avoue qu'il n'en connaît point d'autres que ces deux-là, si ce n'est peut-être qu'on y veuille ajouter ce que Tacite dit de Titus, à qui le prêtre de la Vénus de Paphos ne voulut découvrir qu'en secret beaucoup de grandes choses qui regardaient les desseins qu'il méditait alors ; mais cet exemple prouve encore moins que celui de Vespasien la liberté que les prêtres accordaient aux grands d'entrer dans les sanctuaires de leurs temples. Sans doute il fallait un grand crédit pour les obliger à la confidence de leurs mystères, et même ils ne la faisaient qu'à des princes naturellement intéressés à leur garder le secret, et qui, dans le cas où ils se trouvaient, avaient quelque raison particulière de faire valoir les oracles.

Dans ces sanctuaires ténébreux étaient cachées toutes les machines des prêtres, et ils y entraient par des conduits souterrains. Rufin nous décrit le temple de Sérapis tout plein de chemins couverts ; et, pour rapporter un témoignage encore plus fort que le sien, l'Écriture sainte ne nous apprend-elle pas comment Daniel découvrit l'imposture des prêtres de Bélus, qui savaient bien rentrer secrètement dans son temple pour prendre les viandes qu'on y avait offertes ? Il me semble que cette histoire seule devait décider toute la question en notre faveur. Il s'agit là d'un des miracles du paga-

HISTOIRE DES ORACLES

nisme qui était cru le plus universellement, de ces victimes que les dieux prenaient la peine de venir manger eux-mêmes. L'Écriture attribue-t-elle ce prodige aux démons ? Point du tout, mais à des prêtres imposteurs ; et c'est là la seule fois où l'Écriture s'étend un peu sur un prodige du paganisme ; et en ne nous avertissant point que tous les autres n'étaient pas de la même nature, elle nous donne à entendre fort clairement qu'ils en étaient. Combien, après tout, devait-il être plus aisé de persuader aux peuples que les dieux descendaient dans des temples pour leur parler, leur donner des instructions utiles, que de leur persuader qu'ils venaient manger des membres de chèvres et de moutons ? Et si les prêtres mangeaient bien en la place des dieux, à plus forte raison pouvaient-ils parler aussi en leur place.

Les voûtes des sanctuaires augmentaient la voix et faisaient un retentissement qui imprimait de la terreur ; aussi voyezvous dans tous les poètes que la Pythie poussait une voix plus qu'humaine ; peut-être même les trompettes, qui multipliaient le son, n'étaient-elles pas alors tout à fait inconnues ; peut-être le chevalier Morland n'a-t-il fait que renouveler un secret que les prêtres païens avaient su avant lui, et dont ils avaient mieux aimé tirer du profit, en ne le publiant pas, que de l'honneur en le publiant. Du moins, le P. Kirker assure qu'Alexandre avait une de ces trompettes avec laquelle il se faisait entendre de toute son armée en même temps.

Je ne veux pas oublier une bagatelle qui peut servir à marquer l'extrême application que les prêtres avaient à fourber. Du sanctuaire ou du fond des temples il sortait quelquefois une vapeur très agréable, qui remplissait tout le lieu où étaient les consultants. C'était l'arrivée du dieu qui parfumait tout. Jugez si des gens qui poussaient jusqu'à ces minuties, presque inutiles, l'exactitude de leurs impostures, pouvaient rien négliger d'essentiel.

Page 1