‹ Œuvres choisiesChapitre 3 sur 45 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

façon plus étroite que le sire de Ferney. L'expérience qu'il avait de la fausseté générale de l'esprit humain lui faisait redouter de répandre avec largesse les vérités qu'il avait pu découvrir. Déformées, mal interprétées par les intelligences vulgaires, il craignait qu'elles n'aboutissent à des erreurs. « Si j'avais, disait-il, la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. » Une telle délicatesse, une prudence aussi extrême sont le fait d'un esprit distingué ; mais le génie ne s'arrête point à des considérations si judicieuses, il sème à pleines mains, sur le sillon ou sur la lande, sûr que le bon grain ne manquera pas de lever un jour. C'est parfois un défaut dans le monde des lettres que d'avoir le goût trop exquis. Le style de Fontenelle, du moins celui de ses ouvrages philosophiques, marque également une étape dans l'histoire de la phrase française. Artistes parfaits ou hommes d'une foi profonde, la plupart des auteurs du XVII« siècle écrivent d'une façon périodique. Leur phrase est ample, mesurée, balancée. De même que l'art, qui est une sorte de religion, la croyance tranquille a quelque chose de lyrique qui explique cette couleur poétique qu'on trouve dans certaines pages de Bossuet, et même chez des auteurs qu'on ne pourrait guère, à première vue, soupçonner d'enthousiasme. Fontenelle n'est ni un croyant, ni un artiste ; il ne se préoccupe pas seulement de dire fortement ce qu'il veut dire ; il vise à plaire et à persuader. C'est le premier en date des littérateurs philosophes. Sa phrase est courte, alerte, spirituelle. Il excelle à donner à ses pensées un tour précis et concis. Il a dans l'énoncé de ses idées les plus hardies une certaine négligence de bon ton et comme un air de n'y point attacher de prix qui ne fait que les rendre plus précieuses pour le lecteur. Cette langue n'est ni oratoire, ni lyrique. C'est la langue même de la conversation mondaine ; la phrase n'est plus périodique, elle a pris l'allure narrative. Le style n'est plus une parure destinée à rehausser la pensée de l'auteur ; c'est une arme faite pour abattre les idées adverses. Le XVIII^ siècle doit à Fontenelle l'instrument de combat qu'il sut si habilement manier.

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