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PRÉFACE

quel genre ses facultés étaient capables de trouver tout leur emploi. Elle l'amena à écrire des œuvres comme les Entrer tiens sur la pluralité des mondes et V Histoire des oracleSt où l'auteur donne toute sa mesure dans un sujet adapté à ses forces. L'amour de la mesure, qui va d'ordinaire avec l'intelligence, parce que l'intelligence est avant tout un pouvoir d'harmonie, tint lieu de bonté à un homme à peu près privé de sentiments, Mme de Tencin ne disait-elle pas plaisamment à Fontenelle qu'il avait de la cervelle à la place du cœur? Pourtant, il ne fut ni plus indifférent, ni plus égoïste qu'il n'était convenable de l'être. S'il ne prenait pas, de luimême, l'initiative de faire le bien, il cédait volontiers aux appels que Mme Geoffrin faisait à sa bourse en faveur des pauvres. C'était un homme de la meilleure compagnie et de l'humeur la plus égale du monde ; tous les salons lui ouvraient leurs portes ; il y tenait parfaitement bien sa place. Les femmes l'aimaient pour sa courtoisie et pour la délicatesse qu'il eut toujours de vouloir être compris d'elles. Elles le récompensèrent d'un aussi galant souci en établissant, pour une bonne part, sa renommée.

Dans la conduite de ses œuvres, son intelligence lui fut aussi d'un grand secours. Elle fit naître en lui cette curiosité universelle et infinie, qui est une jouissance pour les esprits déliés, comme le mouvement est une jouissance pour les corps robustes. Cette curiosité lui fit affronter les problèmes les plus ardus des sciences ; elle lui donna la hardiesse de se détacher des opinions reçues ; elle l'amena à comprendre quelle part de vérité peuvent contenir les paradoxes les plus déconcertants. Rare chez les écrivains du XVII^ siècle, une pareille ardeur d'investigation constitue la plus grande originalité de Fontenelle, et c'est vraiment la caractéristique des tendances qui, dès cette époque, commencent à se manifester. De même l'élégance et la préciosité naturelles de son esprit, si elles lui nuisirent souvent, ne lui furent pas inutiles lorsqu'il s'agissait de présenter sous un jour riant les vérités les plus austères. Quand on veut bien y réfléchir, ce n'est pas un mince mérite que d'avoir fait entrer les vastes aperçus de

FONTENELLE

Copernic dans le cadre d'une conversation mondaine ; et Ton peut passer à Cydias quelques plaisanteries un peu mièvres, puisque, comme il se le proposait, Fontenelle est parvenu à nous instruire en nous amusant. Dans V Histoire des oracles^ cet esprit nous apparaît sous un aspect plus redoutable. Fontenelle reste toujours élégant, agréable ; et ses adversaires sont bien forcés d'en convenir; il n'en est que plus dangereux. Les Jésuites ont raison de taxer l'ouvrage d'impiété, et malgré les protestations d'orthodoxie qu'un écrivain aussi soucieux de sa tranquillité croit bon de réitérer à chaque page, il n'en est pas moins vrai que de la lourde, laborieuse et consciencieuse compilation du docteur Van Dale, Fontenelle a su faire un petit traité léger, ailé, alerte, pimpant. Qu'on allât lire le fatras latin du Hollandais, ce n'était pas à craindre, au lieu que Fontenelle était dans toutes les mains. Tout le monde apprenait que les oracles des anciens n'ont pas été rendus par des démons ; que la religion chrétienne est assez solidement établie pour ne s'aller point embarrasser de fausses preuves ; mais tout le monde apprenait aussi qu'on a cru jadis aux oracles parce qu'on voulait bien y croire, que l'intérêt des prêtres les pousse souvent à profiter de l'ignorance populaire. Et dès lors... Fontenelle n'a pas été si loin. Au lecteur de tirer les conclusions. Il a donné le coup de patte à la façon du chat, aussi prompt à la retraite qu'à l'attaque ; on a vu luire les griffes, mais on ne les a pas senties. D'autres viendront plus tard qui n'hésiteront ni à les montrer, ni à s'en servir. Fontenelle leur a appris les éléments de la tactique.

On pourrait s'étonner à bon droit qu'un homme aussi bien doué, d'une clairvoyance si profonde, si aisé et si clair dans ses expositions, n'ait pas occupé à son époque la place que Voltaire devait tenir à la fin du XVIII^ siècle. La raison en est fort simple. Fontenelle se contentait d'estimer la vérité; il n'avait pas en elle cette foi ardente, qui, avec ses haines littéraires toutefois, fut la seule passion de Voltaire, et qui contribua à donner à ses écrits une immense autorité. Comme Voltaire, Fontenelle fut un aristocrate, mais il le fut d'une

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