CHAPITRE III
Histoire de la durée de V oracle de Delphes et de quelques autres oracles.
Nous ne saurions mieux prouver que, vers le temps de la naissance de Jésus-Christ, où l'on parle tant du silence de l'oracle de Delphes, il n'avait pas cessé tout à fait, mais était seulement interrompu, qu'en rapportant toutes les occasions différentes où l'on trouve, depuis ce temps-là, qu'il a parlé.
Suétone, dans la Vie de Néron, dit que l'oracle de Delphes l'avertit qu'il se donnât de garde des soixante-treize ans ; que Néron crut qu'il ne devait mourir qu'à cet âge-là, et ne songea point au vieux Galba, qui, étant âgé de soixante-treize ans, lui ôta l'empire. Cela le persuada si bien de son bonheur que, ayant perdu par un naufrage des choses d'un très grand prix, il se vanta que les poissons les lui rapporteraient.
Il fallait qu'il eût reçu du même oracle de Delphes quelque réponse qui lui parût moins agréable, ou qu'il ne se contentât plus d'être destiné à vivre soixante- treize ans, lorsqu'il ôta aux prêtres de Delphes les champs du Cirrhe pour les donner à des soldats ; qu'il enleva du temple plus de cinq cents statues, soit d'hommes, soit de dieux, toutes de bronze ; et que, pour profaner ou pour abolir à jamais l'oracle, il fit égorger des hommes à l'ouverture de la caverne sacrée d'où sortait l'esprit divin.
Que l'oracle, après une telle aventure, ait été muet jusqu'au temps de Domitien, en sorte que Ju vénal ait pu dire alors que Delphes ne parlait plus, cela est merveilleux.
Cependant il ne faut pas qu'il ait été tout à fait muet depuis Néron jusqu'à Domitien, car voici comme parle Philostrate dans la Vie d'Apollonius de Tyane, qui a vu Domitien :
FONTENELLE
« Apollonius visita tous les oracles de la Grèce, et celui de Dodone, et celui de Delphes, et celui d'Amphiaraûs, etc. »
Ailleurs il parle encore ainsi :
« Vous pouvez voir Apollon de Delphes, illustre par les oracles qu'il rend au milieu de la Grèce. Il répond à ceux qui le consultent, comme vous le savez vous-même, en peu de paroles, et sans accompagner sa réponse de prodiges, quoiqu'il lui fût fort aisé de faire trembler le Parnasse, d'arrêter la course du Céphyse et de changer les eaux de Castalie en vin. Il vous dit simplement la vérité et ne s'amuse point à faire une montre inutile de son pouvoir. »
Il est assez plaisant que Philostrate prétende faire valoir son Apollon, parce qu'il n'était pas grand faiseur de miracles. Il pourrait y avoir en cet endroit-là quelque venin contre les chrétiens.
Nous avons vu comment, du temps de Plutarque, qui vivait sous Trajan, cet oracle était encore sur pied, quoique réduit à une seule prêtresse, après en avoir eu deux ou trois. Sous Adrien, Dion Chrysostome dit qu'il consulta l'oracle de Delphes, et il en rapporta une réponse qui lui parut assez embarrassée, et qui l'est effectivement.
Sous les Antonins, Lucien dit qu'un prêtre de Tyane alla demander à ce faux prophète Alexandre si les oracles qui se rendaient à Didyme, à Çlaros et à Delphes étaient véritablement des réponses d'Apollon ou des impostures. Alexandre eut des égards pour ces oracles, qui étaient de la nature du sien, et répondit aux prêtres qu'il n'était pas permis de savoir cela.
Mais quand cet habile prêtre demanda ce qu'il serait après sa mort, on lui répondit hardiment :
« Tu seras chameau, puis cheval, puis philosophe, puis prophète aussi grand qu'Alexandre. »
Après les Antonins, trois empereurs se disputèrent l'empire ; Severus Septimus, Pescennius Niger, Clodius Albinus.
« On consulta Delphes, dit Spartien, pour savoir lequel des trois la république devait souhaiter, et l'oracle répondit en un vers : Le noir est le meilleur, l'Africain est bon, le blanc est le pire. »
Par le noir on entendait Pescennius Niger, par l'Africain Sévère, qui était d'Afrique, et par le blanc Clodius Albinus. On demanda ensuite qui demeurerait le maitre de l'empire, et il fut répondu :
HISTOIRE DES ORACLES
« On versera le sang du blanc et du noir, l'Africain gouvernera le monde. »
On demande encore combien de temps il gouvernerait, et il fut répondu :
« Il montera sur la mer d'Italie avec vingt vaisseaux, si cependant un vaisseau peut traverser la mer » : par où l'on entendit que Sévère régnerait vingt ans.
Il est vrai que l'oracle se réservait une restriction obscure pour se pouvoir sauver en cas de besoin ; mais enfin, dans le temps que Delphes était le plus florissant, il ne s'y rendait pas de meilleurs oracles que ceux-là.
On trouve cependant que Clément Alexandrin, dans son Exhortation aux Gentils^ qu'il a composée ou sous Sévère ou à peu près en ce temps-là, dit nettement que la fontaine de Castalie, qui appartenait à l'oracle de Delphes, et celle de Colophon, et toutes les autres fontaines prophétiques, avaient enfin, quoique tard, perdu leurs vertus fabuleuses.
Peut-être en ce temps-là ces oracles tombèrent- ils dans un de ces silences auxquels ils étaient devenus sujets par intervalles ; peut-être parce qu'ils n'étaient plus guère en vogue, Clément Alexandrin aimait-il autant dire qu'ils ne subsistaient plus du tout.
Il est toujours certain que sous Constantius, père de Constantin, et pendant la jeunesse de Constantin, Delphes n'était pas encore ruiné, puisque Eusèbe fait dire à Constantin, dans sa Vie, que le bruit courait alors qu'Apollon avait rendu un oracle, non par la bouche d'une prêtresse, mais du fond de son obscure caverne, par lequel il disait que les hommes justes qui étaient en terre étaient cause qu'il ne pouvait plus dire vrai. Voilà un plaisant aveu. De plus, il fallait que l'oracle de Delphes fût alors bien misérable, puisqu'on en avait retranché la dépense d'une prêtresse.
Il reçut un terrible coup sous Constantin, qui commanda ou qui permit que l'on pillât Delphes.
« Alors, dit Eusèbe dans la Vie de Constantin, on produisit aux yeux du peuple, dans les places de Constantinople, ces statues, dont l'erreur des hommes avait fait si longtemps des objets de vénération et de culte. Ici, l'Apollon Pythien ; là, le Sminthien, les trépieds dans le cirque et les Muses Héliconides dans le palais, furent exposés aux railleries de tout le monde. »
L'oracle de Delphes se releva pourtant encore une fois.
FONTENELLE
L'empereur Julien l'envoya consulter sur l'expédition qu'il méditait contre les Perses. Si l'oracle de Delphes a été plus loin, du moins nous ne pouvons pas pousser plus loin son histoire. Il n'en est plus parlé dans les livres ; mais, en effet, il y a bien de l'apparence que c'est là le temps où il cessa, et que ses dernières paroles s'adressèrent à l'empereur Julien, qui était si zélé pour le paganisme. Je ne sais pas trop bien comment de grands hommes ont pu mettre Auguste en la place de Julien, et avancer hardiment que l'oracle de Delphes avait fini par la réponse qu'il avait rendue à Auguste sur l'enfant hébreu.
Quelques auteurs modernes, qui ont trouvé cet oracle digne d'une fin éclatante, lui en ont fait une. Ils ont lu dans Sozcmène et dans Théodoret que, sous Julien, le feu avait pris au temple d'Apollon, qui était dans un faubourg d'Antioche, appelé Daphné, sans qu'on eût pu découvrir l'auteur ou la cause de cet incendie ; que les païens en accusaient les chrétiens, et que les chrétiens l'atttribuaient à un foudre lancé de la main de Dieu. A la vérité, Théodoret dit que le tonnerre était tombé sur ce temple, mais Sozomène n'en parle point. Ces modernes se sont avisés de transporter cet événement au temple de Delphes, qui était fort éloigné de là, et de dire que, par une juste vengeance de Dieu, les foudres l'avaient renversé au milieu d'un grand tremblement de terre. Ce tremblement de terre, dont ni Sozomène ni Théodoret ne parlent dans l'incendie même de Daphné, a été mis là pour tenir compagnie aux foudres et pour honorer l'aventure.
Ce serait une chose ennuyeuse de faire l'histoire de la durée de tous les oracles depuis la naissance de Jésus-Christ ; il suffira de remarquer en quels temps on trouve que quelquesuns des principaux ont parlé pour la dernière fois dans la dernière occasion où les auteurs nous apprennent qu'ils aient parlé.
Dion, qui ne finit son histoire qu'à la huitième année d'Alexandre Sévère, c'est-à-dire l'an »230 de Jésus-Christ, dit que de son temps Amphilochus rendait encore des oracles en songes. Il nous apprend aussi qu'il y avait dans la ville d'ApoUonie un oracle où l'avenir se déclarait par la manière dont le feu prenait à l'encens qu'on jetait sur un autel. Il n'était permis de faire à cet oracle des questions ni de mort ni de mariage. Ces restrictions bizarres étaient quelquefois
HISTOIRE DES ORACLES
fondées sur l'histoire particulière du dieu qui avait eu sujet, pendant sa vie, de prendre de certaines choses en aversion, J& crois aussi qu'elles pouvaient venir quelquefois du mauvais succès qu'avaient eu les réponses de l'oracle sur de certaines matières.
Sous Aurélien, vers l'an de Jésus-Christ 272, les Palmiréniens révoltés consultèrent un oracle d'Apollon Sarpédonien en Cilicie. Ils consultèrent encore celui de Vénus Aphacite, dont la forme était assez singulière pour mériter d'être rapportée ici. Aphaca est un lieu entre Héliopolis et Biblos. Auprès du temple de Vénus est un lac semblable à une citerne. A de certaines assemblées que Ton y fait dans des temps réglés, on voit dans ces lieux-là un feu en forme de globe ou de lampe, et ce feu, dit Zozime, s'est vu jusqu'à notre temps, c'est-à-dire jusque vers l'an de Jésus-Christ 400. On jette dans le lac des présents pour la déesse : il n'importe de quelle espèce ils soient. Si elle les reçoit, ils vont au fond ; si elle ne les reçoit pas, ils surnagent, fût-ce de l'argent ou de l'or. L'année qui précéda la ruine des Palmiréniens, leurs présents allèrent au fond, mais l'année suivante tout surnagea.
Licinius, ayant dessein de recommencer la guerre contre Constantin, consulta l'oracle d'Apollon de Didyme et en eut pour réponse deux vers d'Homère, dont le sens est : « Malheureux vieillard, ce n'est point à toi à combattre contre les jeunes gens ; tu n'as point de forces et ton âge t'accable. »
Un dieu assez inconnu, nommé Besa, dit Ammian Marcellin, rendait encore des oracles sur des billets, à Abide, dans l'extrémité de la Thébaïde, sous l'empire de Constantius, car on envoya à cet empereur des billets qui avaient été laissés dans le temple de Besa, sur lesquels il commença à faire des informations très rigoureuses et jeta dans les prisons, ou envoya en exil, ou fit tourmenter cruellement un assez grand nombre de personnes. C'est que, par ces billets, on consultait le dieu sur la destinée de l'empire ou sur la durée que devait avoir le règne de Constantius, ou même sur le succès de quelque dessein que l'on formait contre lui.
Enfin Macrobe, qui vivait sous Arcadius et Honorius, fils de Théodose, parle du dieu d'Héliopolis de Syrie et de son oracle et des Fortunes d'Antium en des termes qui marquent positivement que tout cela subsistait encore de son temps.
Remarquez qu'il n'importe, pour notre dessein, que toutes
ces histoires soient vraies, ni que ces oracles aient effectivement rendu les réponses qu'on leur attribue. On n'a pu attribuer de fausses réponses qu'à des oracles que l'on savait qui subsistaient encore effectivement, et les histoires que tant d'auteurs en ont débitées prouvent du moins que l'on ne croyait pas qu'ils eussent cessé.