‹ Œuvres choisiesChapitre 35 sur 45 · SOCRATE, MONTAIGNE · texte numérisé non relu

SOCRATE, MONTAIGNE

MONTAIGNE

C'est donc vous, divin Socrate? Que j'ai de joie de vous voir! Je suis tout fraîchement venu en ce pays-ci, et dès mon arrivée je me suis mis à vous y chercher. Enfin, après avoir rempli mon livre de votre nom et de vos éloges, je puis m'entretenir avec vous, et apprendre comment vous possédiez cette vertu si naïve^ dont les allures étaient si naturelles, et qui n'avaient point d'exemple, même dans les heureux siècles où vous viviez.

SOCRATE

Je suis bien aise de voir un mort qui jnc paraît avoir été philosophe : mais comme vous êtes nouvellement venu de là-haut, et qu'il y a longtemps que je n'ai vu ici personne (car on me laisse assez seul, et il n'y a pas beaucoup de presse à rechercher ma conversation), trouvez bon que je vous demande des nouvelles. Comment va le monde? N'estil pas bien changé?

MONTAIGNE

Extrêmement. Vous ne le reconnaîtriez pas.

SOCRATE

J'en suis ravi. Je m'étais toujours bien douté qu'il fallait qu'il devînt meilleur et plus sage qu'il n'était de mon temps.

MONTAIGNE

Que voulez-vous dire ? Il est plus fou et plus corrompu qu'il n'a jamais été. C'est le changement dont je voulais parler, et je m'attendais bien à savoir de vous l'histoire du temps que vous avez vu, et où régnait tant de probité et de droiture.

DIALOGUES DES MORTS

SOCRATE Et moi, je m'attendais, au contraire, à apprendre des merveilles du siècle où vous venez de vivre. Quoi ! les hommes d'à présent ne se sont point corrigés des sottises de l'antiquité ?

MONTAIGNE

Je crois que c'est parce que vous êtes ancien que vous parlez de l'antiquité si familièrement ; mais sachez qu'on a grand sujet d'en regretter les mœurs, et que de jour en jour tout empire.

SOCRATE

Cela se peut-il ? Il me semble que de mon temps les choses allaient déjà bien de travers. Je croyais qu'à la fin elles prendraient un train plus raisonnable, et que les hommes profiteraient de l'expérience de tant d'années.

MONTAIGNE

Eh ! les hommes font-ils des expériences ? Ils sont faits comme les oiseaux, qui se laissent toujours prendre dans les mêmes filets où l'on a déjà pris cent mille oiseaux de leur espèce. Il n'y a personne qui n'entre tout neuf dans la vie, et les sottises des pères sont perdues pour les enfants.

SOCRATE

Mais quoi! ne fait-on point d'expérience? Je croirais que le monde devrait avoir une vieillesse plus sage et plus réglée que n'a été sa jeunesse.

MONTAIGNE

Les hommes de tous les siècles ont les mêmes penchants, sur lesquels la raison n'a aucun pouvoir. Ainsi, partout où il y a des hommes, il y a des sottises, et les mêmes sottises.

SOCRATE

Et sur ce pied-là, comment voudriez-vous que les siècles de l'antiquité eussent mieux valu que le siècle d'aujourd'hui ?

MONTAIGNE

Ah ! Socrate, je savais bien que vous aviez une manière particulière de raisonner, et d'envelopper si adroitement

ceux à qui vous aviez affaire dans des arguments dont ils ne prévoyaient pas la conclusion, que vous les ameniez où il vous plaisait ; et c'est ce que vous appeliez être la sage-femme de leurs pensées, et les faire accoucher. J'avoue que me voilà accouché d'une proposition toute contraire à celle que j'avançais : cependant je ne saurais encore me rendre. Il est sûr qu'il ne se trouve plus de ces âmes vigoureuses et raides de l'antiquité, des Aristide, des Phocion, des Périclès, ni enfin des Socrate.

SOCRATE

A quoi tient-il? Est-ce que la nature s'est épuisée, et qu'elle n'a plus la force de produire ces grandes âmes ? Et pourquoi ne se serait-elle encore épuisée en rien, hormis en hommes raisonnables ? Aucun de ses ouvrages n'a encore dégénéré : pourquoi n'y aurait-il que les hommes qui dégénérassent ?

MONTAIGNE

C'est un point de fait ; ils dégénèrent. Il semble que la nature nous ait autrefois montré quelques échantillons de grands hommes, pour nous persuader qu'elle en aurait su faire si elle avait voulu, et qu'ensuite elle ait fait tout le reste avec assez de négligence.

SOCRATE

Prenez garde à une chose. L'antiquité est un objet d'une espèce particulière ; l'éloignement le grossit. Si vous eussiez connu Aristide, Phocion, Périclès et moi, puisque vous voulez me mettre de ce nombre, vous eussiez trouvé dans votre siècle des gens qui nous ressemblaient. Ce qui fait d'ordinaire qu'on est si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin contre son siècle, et l'antiquité en profite. On met les anciens bien haut pour abaisser ses contemporains. Quand nous vivions, nous estimions nos ancêtres plus qu'ils ne méritaient ; et à présent, notre postérité nous estime plus que nous ne méritons : mais, et nos ancêtres, et nous, et notre postérité, tout cela est bien égal ; et je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regarderait d'un certain œil, car c'est toujours la même chose.

MONTAIGNE

J'aurais cru que tout était en mouvement, que tout changeait, et que les siècles différents avaient leurs différents

DIALOGUES DES MORTS

caractères, comme les hommes. En effet, ne voit-on pas des siècles savants, et d'autres qui sont ignorants ? N'en voit-on pas de naïfs, et d'autres qui sont plus raffinés ? N'en voit-on pas de sérieux, et de badins ? de polis et de grossiers ?

SOCRATE

Il est vrai.

MONTAIGNE

Et pourquoi donc n'y aurait-il pas des siècles plus vertueux, d'autres plus méchants ?

SOCRATE

Ce n'est pas une conséquence. Les habits changent ; mais ce n'est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l'ignorance, le plus ou le moins d'une certaine naïveté, le génie sérieux ou badin, ce ne sont là que les dehors de l'homme, et tout cela change : mais le cœur ne change point, et tout l'homme est dans le C08ur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d'être savant peut venir : on est intéressé, mais la mode d'être désintéressé ne viendra point. Sur ce nombre prodigieux d'hommes assez déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut-être deux ou trois douzaines de raisonnables, qu'il faut qu'elle répande par toute la terre ; et vous jugez bien qu'ils ne se trouvent jamais nulle part en assez grande quantité pour y faire une mode de vertu et de droiture.

MONTAIGNE

Cette distribution d'hommes raisonnables se fait-elle également ? Il pourrait bien y avoir des siècles mieux partagés les uns que les autres.

SOCRATE

Tout au plus il y aurait quelque inégalité imperceptible* L'ordre général de la nature a l'air bien constant.

[Dialogue III.]

Vauvenargues

« Pourquoi, a dit Vauvenargues lui-même dans un de ses Caractères, y a-t-il des années qui n'ont ni printemps, ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur ? » Question mélancolique, où il est permis de reconnaître la confidence d'un génie que la mort vient surprendre alors que commençait à lui sourire la gloire qu'il avait tant désirée.

Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, naquit à Aix^ en Provence, et fit d'assez médiocres études. Il ne savait ni le latin, ni le grec. Mais pour avoir lu la traduction des Vies de Plutarque, il conçut pour les héros de l'antiquité l'admiration la plus vive et la plus profonde. A dix-sept ans, malgré sa constitution, qui était délicate, il entra dans la carrière des armes. Il fut lieutenant, puis capitaine au régiment du Roi. Il prit part à la merveilleuse campagne de Bohême, conduite avec une hardiesse d'abord si heureuse par le maréchal de Belle-Isle. Mais il fallut évacuer Prague qu'on avait enlevée presque par surprise. On décampa la nuit, par un froid terrible, en empruntant des sentiers de montagne pour échapper aux atteintes de la cavalerie ennemie. Dans cette retraite mémorable, Vauvenargues acheva de perdre le peu de santé qu'il avait. Il eut les jambes gelées, et de retour en France, il dut abandonner le service. C'est alors qu'il écrivit au roi, pour lui demander un emploi dans la diplomatie, une lettre admirable, pleine d'un haut sentiment de sa valeur personnelle, et bien faite pour déconcerter ceux qui la reçurent. Amelot, ministre des affaires étrangères, ne crut pas devoir y

VAUVENARGUES

répondre. Une deuxième lettre de Vauvenargues, aussi touchante que la première, n'obtint pas plus de succès. Mais déjà quelqu'un s'intéressait à Vauvenargues, c'était Voltaire, dont l'influence était alors prépondérante à la Cour. Il s'était épris d'une vive affection pour le jeune officier qui avait soumis à son jugement une appréciation remplie de finesse sur les génies différents de Corneille et de Racine. On fit droit à la requête de Vauvenargues. Par malheur, durant ces démarches, une petite vérole de nature extrêmement maligne avait achevé de le terrasser. Incapable de se livrer à un travail suivi, il dut refuser la faveur qu'on se décidait à lui accorder, et vint à Paris pour tenter la fortune dans les lettres. Il y vécut au milieu de souffrances continuelles, excitant le respect de ses amis par la fermeté stoïque avec laquelle il surmontait ses tortures. Il y mourut en 1747. L'année qui prédéda sa mort, il avait fait paraître une Introduction à la connaissance de l'Esprit humain, des Réflexions sur divers auteurs, et des Maximes.

Ces ouvrages restèrent à peu près ignorés. Il n'y eut à cette époque, pour y porter quelque intérêt, que Voltaire, Marmontel, et certains esprits d'élite, comme le marquis de Mira- T3eau, père du grand orateur, qui avaient compris la profonde originalité de Vauvenargues.

Moraliste, Vauvenargues nous apparaît comme une manière de Pascal irréligieux, ce qui ne veut pas dire pourtant qu'il a contre la religion les préventions des philosophes du XVIII« siècle. Vauvenargues est irréligieux naturellement. Les grands problèmes de la vie future, de l'immortalité de l'âme, qui apportent tant d'angoisse au cœur des hommes, ne l'intéressent guère. Ce n'est pas, selon la forte et pittoresque expression du philosophe allemand Nietzche, un« halluciné d'outre-tombe ». Préoccupé avant tout d'action, il n'a en vue que la vie présente, et ces spéculations métaphysiques le laissent absolument indifférent. Dévoré du désir de se distinguer par de grandes actions, et condamné par sa santé à îie point agir, sa pensée s'est toujours portée sur les objets de la vie humaine qui pouvaient servir à l'action. Aussi, dans ses Maximes, dont plusieurs sont des confidences à peine

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