NOTICE
voilées, il nous montre, en un tableau grandiose, douloureux et poignant, le rêve d'un esprit ardent qui, se croyant à juste titre destiné aux grandes choses, recueillait au jour le jour des observations pratiques, utiles pour la domination et pour la conduite des hommes, La pensée de la gloire fui pour Vauvenargues une obsession perpétuelle : c'était assez naturel d'ailleurs, car c'est à cette pensée que toute haute philosophie de l'action doit nécessairement aboutir. Personne n'en a mieux parlé que lui. Personne n'a mieux montré la fascination qu'un si magique espoir exerce sur une âme jeune et consciente de ses forces. Et quand des circonstances malheureuses le contraignirent au renoncement, c'est dans la grandeur de son rêve défunt qu'il puisa la force d'envisager la mort avec résignation.
Persuadé que la volonté était pour l'homme la faculté la plus précieuse, Vauvenargues fut amené à chercher sur quels fondements elle était le plus solidement assise en nous. Avec une grande clairvoyance dans l'analyse, il reconnut que l'intelligence n'y avait aucune part. Seules, nos passions nous déterminent à agir ; aussi ne faut-il pas les anéantir en nous ; au contraire, nous devons les cultiver, les apprivoiser, si j'ose dire, sans rien leur enlever de leur vigueur. Elles constitueront pour nous, dans la lutte de tous les instants que nous avons à soutenir, de précieux auxiliaires. C'est là vraiment l'originalité du système de Vauvenargues. Le XVII® et le XVIIIe siècle donnèrent la prépondérance à l'intelligence, à la froide raison. Précurseur de Rousseau, Vauvenargues vit le premier tout le prix qu'il fallait attacher aux forces obscures qui se déchaînent parfois en notre être.
Telles sont les idées fécondes et neuves qu'il a présentées sous une forme nette et simple, imagée et poétique parfois, presque toujours saisissante. Vauvenargues tient maintenant dans notre Histoire littéraire la place à laquelle il a droit. Si sa mort prématurée, qui sans doute nous priva de chefsd'œuvre, empêche qu'on ne le range parmi les premiers, du moins tient-il un rang des plus honorables, à mi-chemin entre le talent et le génie, plus près peut-être du génie que du talent.