‹ [Œuvres choisies]Chapitre 295 sur 558 · ACTE III, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IX

M. DE MO R IN VAL

Oui ! dirigez l'amour.

M. DE P LIN VILLE

Pourquoi non ? Sentez-vous Ce qu’un amour honnête a de touchant, de doux?

Quel plaisir d’attendrir la beauté que l’on aime,

Et de s’aimer encore en un autre soi-même î De!... J’en aurais parlé bien mieux à vingt-cinq ans. Hélas ! j’ai, sans retour, passé cet heureux temps... Mais un bien vient toujours nous tenir lieu d’un autre: L’amitié me console, et je bénis la nôtre.

M. DE MORINVAL.

Vous nous parlez ici d’amour et d’amilié.

De nos affections ce n’est pas la moitié.

Ne comptez-vous pour rien l’avarice sordide, L’ambition, l’envie et la haine perfide?

Vous, monsieur, qui peignez toutes choses en beau,

Je vous défie ici d’égayer le tableau.

M. I)E P LIN VILLE

Oui, ces noms sont affreux, mais les choses sont rares Au siècle où nous vivons, il est fort peu d’avares ; D’envieux, Dieu merci, je n’en connais pas un ;

La haine entin n’est pas un vice très-commun. L’ambition, peut-être, est un peu plus commune ; Mais, soit qu’elle ait pour but les honneurs, la fortune. C’est un beau mouvement qui n’est pas défendu ; Souvent, loin d’être un vice, elle est une vertu. Chaque chose a son temps. L’enfance est consacrée Aux doux jeux ; la jeunesse à l’amour est livrée,

Et l’âge mûr au soin d’établir sa maison.

Croyez-moi, le bonheur est de toute saison.

M..DE MORINVAL.

Vous allez voir qu’il est aussi dans la vieillesse !

M. DE PLINVILLE.

Sans doute, Morinval. Ainsi que la jeunesse,

A le bien prendre, elle a ses innocents plaisirs :

C’est l’âge du repos, celui des souvenirs.

J*aime à voir d’un vieillard la vénérable marche,

Les cheveux blancs ; je crois revoir un patriarche.

L’OPTIMISTE

il guide la jeunesse, il en est respecté ;

Il raconte une histoire et se voit écouté.

M. DE MOR INVAL.

Et tout cela finit ?

M. DE PLINVILLE.

Mais... par la dernière heure.

Je suis né, Morin val ; il faut donc que je meure.

Eh bien ! tranquille et gai jusqu’au dernier instant. Gomme je vis heureux, je dois mourir content.

M. DE MORINVAL.

Et moi... Car, à mon tour, il faut que je réponde,

Et que par mille faits, enfin, je vous confonde,

Je vous soutiens, morbleu ! qu’ici-bas tout est m l. Tout, sans exception, au physique, au moral.

Nous souffrons en naissant, pendant la vie entière, Et nous souffrons surtout à notre heure dernière. Nous sentons, tourmentés au dedans, au dehors,

Et les chagrins de l ame, et les douleurs du corps. Les fléaux avec nous ne font ni paix ni trêve :

Ou la terre s’entr’ouvre, ou la mer se soulève. Nous-mêmes, à l’envi, déchaînés contre nous, Gomme si nous voulions nous exterminer tous, Nous avons inventé les combats, les supplices; C’était peu de nos maux, nous y joignons nos vices. Aux riches, aux puissants l’innocent est vendu.

On outrage l’honneur, on flétrit la vertu.

Tous nos plaisirs sont faux, notre joie indécente . On est vieux à vingt ans, libertin à soixante. L’hymen est sans amour, l’amour n’est nulle part. Pour le sexe on n’a plus de respect ni d’égard.

On ne sait ce que c’est que de payer ses dettes,

Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes.

On fait de plate prose et de plus méchants vers.

On raisonne de tout, et toujours de travers ;

Et dans ce monde enfin, s’il faut que je le dise,

On ne voit que noirceur, et misère, et sottise.

M. DE PLINVILLE.

Voilà ce qui s’appelle un tableau consolant !

Vous ne le croyez pas, vous-même, ressemblant.

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