ACTE I, SCÈNE II
M. D’ORFEUIL.
La chose est, voyez-vous, d’une importance extrême. Tenez.
(il tire une lettre de sa poche, et lit)
« Mon vieux ami... »
(n s’interrompt)
Que ce titre m'est cher !
Aussi notre amitié ne date pas d’hier :
Je le connus...
MADEMOISELLE D’ORFEUIL.
Pardon, voulez- vous bien permettre Que nous suivions le fil?
M. D'ORFEUIL.
Ah ! oui.
(N continue de lire.)
« D’hier matin,
« Notre jeune homme est en chemin,
« Et de près il suivra ma lettre.
* Mais j’ai cru vous devoir prévenir d’un dessein,
« Assez bizarre, au fond, s’il faut ne rien vous taire.
« De sa future il désire entre nous,
« Observer, à loisir, l’humeur, le caractère.
« Dans cette vue, il doit s’introduire chez vous « En simple voyageur, avec l’air du mystère,
« Et non comme futur époux. »
JUSTINE
Plaisante idée !
MADEMOISELLE D’ORFEUIL.
Eh mais!... elle semble promettre...
Je ne sais quoi...
M. D’ORFEUIL, avec intention
Pardon, voulez- vous bien permettre Que nous suivions le fil ?
MADEMOISELLE D’ORFEUIL.
Ah ! j’ai tort en effet.
M. D’ORFEUIL, continue de lire.
« Je suis loin d’approuver un semblable projet ;
« Mais j’ai cru cependant devoir vous en instruire. « Car, prenant mon neveu pour un simple étranger,
LES CHATEAUX EN ESPAGNE
« Vous pourriez, sinon l’éconduire,
« Mon cher, au moins le négliger.
« Embrassez bien pour moi votre charmante fille.
« Je suivrais mon neveu, si je me portais bien.
« Adieu. Derval. »
Plus bas, on lit par apostille :
« Gardez mieux mon secret, que je ne fais le sien. »
(A sa fille.)
Ehbieu 1 voilà le tour que Florville te joue.
MADEMOISELLE D’ORFEUIL.
Il n’a rien d’offensant pour moi, je vous l’avoue. Monsieur Derval a tort de blâmer son neveu.
Les époux d’à présent se connaissent trop peu.
Le projet de Florville annonce une belle âme ;
Et qui d’avance ainsi veut connaître sa femme,
Est sans doute jaloux de faire son bonheur.
m. d’orfeuil.
Je lui pardonne aussi cetour-là de bon cœur.
Qu’il t’observe de près, il en est bien le maître ;
Tu ne peux que gagner à te faire connaître.
JUSTINE
Mais on n’est pas fâché pourtant d’être averti.
m. d’orfeuil.
De l’avis, en effet, sachons tirer parti.
Il va jouer son rôle : eh bien ! jouons le nôtre. Paraissons, en effet, le prendre pour un autre. D’abord, comme il pourrait arriver dès ce soir,
J’ai dit à tous mes gens de le bien recevoir,
Mais sans faire semblant du tout de le connaître.
JUSTINE
Bon. J’entends des chevaux : c’est Florville, peut-être.