ACTE I, SCÈNE X
Depuis la robe, enfin, que bientôt tu quittas,
T'en a-t-on moins vu prendre et rejeter d’états?
Tour à tour la finance, et l’église et l’épée...
Que sais-je ? La moitié m’en est même échappée.». Vingt états de la sorte ont été parcourus;
Si bien qu’un an encore, et je ne t’en vois plus.
FLORIMOND
C'est que je fus trompé, c’est qu’il faut souvent l’être, C’est qu’il est maint état qu’on ne peut bien connaître, A moins que par soi-même on ne l’ait exercé :
Ce n’est qu’après l’essai qu’on est désabusé.
J’aurai pu me trouver dans cette circonstance,
Sans être pour cela coupable d’inconstance.
Je goûte d’un état : j’y suis mal, et j’en sors;
Rien de plus naturel. Quoi! faudrait-il alors Végéter sans désirs, sans nulle inquiétude ;
Et, stupide jouet de la sotte habitude,
Garder, par indolence, un état ennuyeux,
N’être heureux qu’à demi, quand on peut être mieux?
Tu crois donc rencontrer un bonheur sans mélange? Hélas! le plus souvent, que gagne-t-on au change? La triste expérience avant peu nous apprend Que ce nouvel état n’est qu’un mal différent...
Que dis-je? Au lieu du bien après quoi l’on soupire, Souvent d’un, moindre mal on tombe dans un pire... Aussi, sans espérer d’en trouver de meilleurs,
Tu quittes un état, pourquoi? pour être ailleurs.
FLORIMOND
Vous mettez à ceci beaucoup trop d’importance. M’allez-vous quereller pour un peu d’inconstance?
A tout le genre humain dites-en donc autant.
A le bien prendre, enfin, tout homme est inconstant ; Un peu plus, un peu moins, et j’en sais bien la cause : C’est que l’esprit humain tient à si peu de chose !
Un rien le fait tourner d’un et d’autre coté :
On veut fixer en vain cette mobilité :
Vains efforts ; il échappe; il faut qu’il se promène :
Ce défaut est celui de la nature humaine.
L’INCONSTANT
En as-tu moins, sans cesse, erré de belle en belle?
La constance n’est point la vertu d’un mortel ;
Et pour être constant, il faut être éternel.
D’ailleurs, quand on y songe, il serait bien étrange Qu’il fût seul immobile ; autour de lui, tout change : La terre se dépouille, et bientôt reverdit ;
La lune, tous les mois, décroît et s’arrondit.
Que dis-je? en moins d’un jour, tour à tour on essuie Et le froid et le chaud, et le vent et la pluie.
Tout passe, tout finit, tout s’efface ; en un mot,
Tout change : changeons donc, puisque c’est notre lot.
M. DOLBAN.
De la frivolité digne panégyriste !
N’êtes-vous point vous-même un censeur un peu triste ?
M. DOLBAN.
D’un oncle, d’un ami je remplis le devoir.
Tu te perds, Florimond, sans t’en apercevoir. Espères-tu, dis-moi, t’avancer dans le monde,
Toi qu’on a toujours vu d’une humeur vagabonde, Effleurer chaque état, qui changes pour changer,
Qui n’es dans chacun d’eux qu’un simple passager? Digne emploi des talents qu’en toi le ciel fit naître ! Avec tant de moyens de te faire connaître,
Tu seras donc connu par ta légèreté!
Ah! si tu ne fais rien pour la société,
A l’estime publique il ne faut plus prétendre. Tremble, et vois à quel sort tu dois enfin t’attendre.
A force de courir, toujours plus loin du but,
Et bientôt de l’Etat méprisable rebut,
Désœuvré, las de tout, comme à tout inhabile,
De tes concitoyens spectateur inutile,
Tu sentiras l’ennui miner tes tristes jours,
Si l’affreux désespoir n’en abrège le cours.
FLORIMOND
Courage, livrez-vous à vos sombres présages ;
Etalez à plaisir les plus noires images ;
Pourquoi? parce qu’on est un tant soit peu léger.