‹ [Œuvres choisies]Chapitre 85 sur 558 · ACTE II , SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE II , SCENE V

Souvent l’on est d’avance uni sans le savoir,

Et l’on n’a, pour s’aimer, besoin que de se voir : Voilà comment ici la chose est arrivée ...

CRISPIN

Oui, cette sympathie est assez bien trouvée.

FLORIMOND

Ce n’est pas tout encor. Ils ont quelques instants Parlé tout bas : j’admire et me tais; mais j’entends Qu’ils projettent d’aller bientôt à la campagne :

« Ah! dis-je, permettez que je vous accompagne.

« Volontiers (dit Valmont); mais pendant quinze jours « Pourras-tu te résoudre à quitter tes amours ? J’insiste, on y consent ; je suis de la partie.

CRISPIN

Courage ! Allons, monsieur, vive la sympathie !

FLORIMOND

Ah ! Lafleur, quel plaisir je me promets d’avoir ! Pendant quinze grands jours je m’en vais donc la voir, L’entendre, lui parler, enfin vivre auprès d'elle. J’espère, je l’avoue, amant discret, fidèle,

Faire agréer mes soins, mon hommage, mes vœux,

Et peut-être obtenir quelques touchants aveux.

Je crois qu’à la campagne on est encor plus tendre, Que d’aimer, tôt ou tard, on ne peut s’y défendre. Bois, près, fleurs, d’un ruisseau les aimables détours, Et ce peuple d’oiseaux qui chantent leurs amours; Tout le charme puissant de la nature entière Pénètre, amollit l’âme, et l’âme la plus fière.

Quand on aime une fois, rien ne distrait d’aimer :

On est tout à l’objet qui nous a su charmer;

On ne se quitte plus, comme deux tourterelles...

Car à chaque pas, là, vous trouvez des modèles, Promenades, travaux, plaisirs, tout est commun:

Et tousdeux... mais que dis-je? alors on n’estplus qu’un. CRISPIN.

Vous voilà tout rempli de votre amour champêtre ;

Et quelque jour, monsieur, assis au pied d’un hêtre, \e m’attends à vous voir, au milieu d’un troupeau, Soupirer pour Philis. bergère du hameau.

L’INCONSTANT

FLORIMOND

Tu ris, mais j’étais fait pour y passer ma vie.

Heureux cultivateur, que je te porte envie!

Ton air est toujours pur, ainsi que tes plaisirs;

Nille jeux, innocents partagent tes loisirs.

Tu vois mourir le jour, et renaître Taurore :

Ton œil, à chaque pas, voit la nature éclore ;

Ta femme est belle, sage, et tes enfants nombreux... Non, ce n’est plus qu’aux champs que l’on peut être

[heureux.

CRISPIN

Au moins, n’espérez pas que Lafleur vous imite :

Le diable était plus vieux quand il se fit ermite.

Et puis, vous connaissez le bon monsieur Dolban : Donnera-t-il les mains à votre nouveau plan,

Lui qui, pour l’autre hymen, car c’est vous qui le dites, S’occupe, en ce moment, à faire des visites?

FLORIMONI).

Eh ! que m’importe ? aussi, pourquoi se presser tant ? Voyez, ne pouvait-il différer d’un instant?

Voilà comme est mon oncle ; il prend tout à la lettre : Jamais au lendemain on ne l’a vu remettre.

Et puis il aime fort ces commissions-là,

Négociation, demande, et cœtera ;

Il croit en ce moment conduire une ambassade.

Mais il pourrait venir ; et de peur d’incartade,

Je sors, moi... mais on vient, et c’est peut-être lui.

CRISPIN

C’est madame Éliante.

FLORIMOND

Autre surcroît d’ennui.

(il prête l’oreille#)

C’est elle-même. Dieu ! quel pénible martyre ! Gomment l’aborderai-je, et que vais-je lui dire ?

(il rête un moment.)

Je lui vais dire, moi la chose comme elle est ; Que je ne l’aime plus, et qu’une autre me plaît : Je crois qu’il est affreux de tromper une femme.

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