LE RÊVE ÉTRANGE DE PÉRIANDRE
(Chapitre xvi.)
... Nous nous trouvâmes au crépuscule sur la rive d'une île que nul d'entre nous ne connaissait, et dans le dessein d'y faire eau, nous voulûmes attendre le jour sans nous écarter du rivage. Nous amenâmes les voiles, jetâmes les ancres et abandonnâmes au repos nios corps harassés dont le sommeil prit possession avec une molle douceur. Enfin, nous débarquâmes tous, et foulâmes aux pieds la rive amène, dont le sable (sans exagération) était formé de grains d'or et de menues perles. En nous enfonçant plus avant, des prairies s'offrirent à notre vue, dont l'herbe n'était pas verte parce qu'elle était herbe, mais parce qu'elle était faite d'émeraudes que tenaient en cette verdure non pas des eaux cristallines, comme on dit souvent, mais des courants formés de diamants liquides, qui croisaient la prairie entière et semblaient des serpents de crisfal.
Nous découvrîmes bientôt une forêt d'arbres de différents genres, si beaux qu'ils étonnèrent nos âmes et réjouirent nos sens. De quelques-uns pendaient des branches de rubis qui paraissaient être des guignes, ou des guignes qui paraissaient être des grains de rubis; des autres pendaient des calvilles dont les joues étaient l'une de rose, l'autre de très fine topaze ; sur cet autre se montraient les poires dont l'odeur était d'ambre et la couleur de celles qui se forment au ciel, quand le soleil se couche. Tous les fruits que nous connaissons étaient là dans leur maturité, sans être empêchés par les différences de l'année : tout était là printemps, tout été sans souci, tout automne agréable, à un degré inouï. Ce que nous regardions satisfaisait nos cinq sens : les yeux par la beauté, l'ouïe par le bruit doux des sources et des ruisseaux, et la rumeur (formée de mots inappris) des oiseaux, en nombre infini, qui voletant d'arbre en arbre, et de branche en branche, semblaient être captifs sur ce territoire, et ne pouvoir ni ne vouloir recouvrer leur liberté; l'odorat, par l'odeur qu'exhalaient les herbes, les fleurs et les fruits; le goût, par l'essai que nous fîmes de leur suavité ; le toucher, en les prenant dans nos mains, croyant alors tenir les perles du Sud, les diamants des Indes, et For du Tibre *.... Nous entendîmes jaillir de l'ouverture d'un rocher, comme un son très doux, formé de divers instruments de musique, qui frappa nos oreilles et nous fit devenir attentifs. Puis, nous vîmes sortir un char, fait, je ne saurais dire de quelle matière, mais je puis dire de quelle forme : celle d'un navire brisé qui aurait échappé à une grande bourrasque, et que tiraient douze puissants singes, animaux lascifs. Sur le char venait une fort belle dame, vêtue d'un somptueux costume orné de maintes et diverses couleurs, et couronnée de lauriers jaunes et amers 2. Elle s'appuyait sur un bâton
1. On retrouve la même figure au chapitre IV du Voyage du Parnasse.
2. Une séguedille vulgaire dit à propos de ces plantes, appelées
noir sur lequel était fixé un bouclier de bois ou écu portant ces lettres : Sensualité. Derrière elle parurent beaucoup d'autres belles femmes avec, dans les mains, différents instruments qui formaient une musique tantôt joyeuse et tantôt triste, mais toutes singulièrement plaisantes.
Tous mes compagnons et moi étions frappés d'ètonnement, comme si nous étions des statues sans voix, formés de pierre dure. La Sensualité s'en vint vers moi et me dit sur un ton aigre-doux : « 11 t'en doit coûter, généreux jeune homme, d'être mon ennemi, sinon la vie, du moins le plaisir. » Ce disant, elle passa outre, et les jeunes musiciennes ravirent — ainsi peut-on s'exprimer — sept ou huit de mes matelots qu'elles emmenèrent avec elles en disparaissant, à la suite de leur maîtresse, par l'ouverture de la roche. Je me tournai alors vers les miens pour leur demander ce qu'il leur semblait de ce qu'ils avaient vu; mais j'en fus empêché par une ou plusieurs voix qui parvinrent à nos oreilles, très différentes des voix antérieures, car elles étaient plus douces et agréables. Elles venaient d'une troupe de merveilleuses jeunes filles, en apparence des vierges. Et elles l'étaient sans doute à en juger par celle qui les guidait, car à leur tête se trouvait ma sœur Auristèle. Et, certes, si elle ne m'avait touché de si près, j'aurais prononcé quelques paroles à la louange de sa beauté plus qu'humaine. Qu'aurait-on pu alors me demander que je n'eusse aussitôt donné en retour d'une aussi riche découverte? M'eût-on demandé la vie, que je ne l'aurais pas refusée, si ce n'était pour ne point perdre le trésor ainsi trouvé sans y penser. Ma sœur avait à ses côtés deux jeunes filles dont l'une me dit : (c Nous, la Continence et la Pudicité, amies inséparables, nous accompagnons perpétuellementla Chasteté qui a voulu prendre aujourd'hui la figure de ta chère sœur Auristèle : et nous ne la quitterons pas jusqu^à ce qu'elle donne une
en espagnol adelfas : Con la flor de la adelfa — Te he comparado; — - Que es hermosa, y no corne — De ella el ganado.
heureuse fin à ses travaux et pérégrinations dans l'aime cité de Rome. » Attentif à d'aussi heureuses nouvelles, étonné d'une aussi belle vision, incertain d'un événement aussi imprévu et étrange par sa grandeur et sa nouveauté même, j'élevai la voix pour montrer avec ma langue le bonheur que j'avais dans l'âme, et je voulus dire : « 0 uniques consolatrices de mon âme, ô riches trésors pour mon bien découvert, doux et joyeux en ce temps et dans n'importe quel autre! » Mais l'ardeur que je mis à le dire, fut telle, que je rompis mon sommeil, que la belle vision disparut, et que je me trouvai dans mon navire avec tous les miens, sans qu'il en manquât un seul.