l'entrée a milan
(Chapitre xix.)
... Ils entrèrent à Milan, et furent étonnés de la grandeur de la cité, de sa richesse infinie, de ses ors, car il n'y a pas là seulement de l'or, mais des ors; de ses forges de guerre où il semble que Vulcain a passé les siennes; de l'abondance inépuisable de ses fruits, de la grandeur de ses temples; et enfin de la vivacité d'esprit de ses habitants. Ils surent d'un de leurs hôtes que ce qu'il fallait surtout voir dans cette ville, était l'académie des Intronati^, ornée d'éminentissimes académiciens, dont le subtil entendement donnait fort à faire à la Renomméeàtouteslesheureset dans toutesles parties du monde. Leur hôte leur dit aussi que ce jour-là était pré-
1. Académie fondée au commencement du xvi^ siècle. Son nom qui signifie les hébétés, les imbéciles, est un^ antiphrase comme celui des académiciens Innominati de Parme, Insensati de Perouse, ou Incogniti de Venise.
Gisement un jour d'académie, et qu'on y devait discuter s'il pouvait y avoir amour sans jalousie. <( Assurément, dit Périandre; et pour prouver cette vérité, il n'est pas nécessaire de perdre beaucoup de temps. —Moi, répliqua Auristèle, je ne sais ce qu'est l'amour, quoique je sache ce que c'est que d'aimer bien. » A quoi Belle-Herminie * repartit : « Je ne comprends pas cette façon de parler, ni la différence qui existe entre l'amour et aimer bien. — La différence, répliqua Auristèle, est en ce que le fait d'aimer bien peut être sans cause véhémente qui meuve votre volonté, comme on peut aimer une domestique qui vous sert, une statue ou une peinture qui vous paraissent bien ou qui vous plaisent beaucoup, toutes choses qui ne donnent ni ne peuvent donner de jalousie; tandis que cela qu'on dit s'appeler amour, et qui est, assure-t-on, une véhémente passion de l'âme, donne, sinon de la jalousie, des craintes qui arrivent à vous ôter la vie, et dont il me semble que l'amour ne peut être libre en aucune manière.
— Ce que tu viens de dire, ô ma dame, est fort bien dit, reprit Périandre, car il n'est pas d'amant en possession de la chose aimée qui ne craigne de la perdre ; il n'est pas de bonheur si ferme qui peut-être ne donne de va-et-vient; il n'est de clou si fort qui puisse retenir la roue de la Fortune; et si le désir qui nous pousse d'achever promptement notre voyage ne m'en empêchait, peut-être montrerais-je moi-même aujourd'hui à l'Académie, qu'il peut y avoir amour sans jalousie mais non sans craintes. »
La conversation prit fin. Ils restèrent quatre jours à Milan, pendant lesquels ils commencèrent de voir ses grandeurs, car pour les voir toutes quatre années ne suffiraient pas. Ils partirent de là et arrivèrent à Lucques, cité petite mais belle et libre, qui s'élève sous les ailes de l'Empire et de l'Espagne et regarde avec indépendance les cités des princes qui la désirent. Là, mieux que partout ailleurs, les Espagnols sont bien vus et