LE RENONCEMENT A L'AMOUR
(Chapitre x.)
... Un jour, Auristèle appela Périandre, et comme ils étaient seuls, intentionnellement et à dessein, elle luí parla ainsi : « Mon frère, puisque le ciel a voulu que depuis deux ans je t'appelle de ce nom si doux et honnête, sans donner licence au caprice ou à l'oubli de soi de faire que je t'appelle d'une autre sorte qui n'aurait pas été aussi honnête et agréable, je voudrais que cette félicité continuât et que, seules, les limites de la vie y missent un terme. Car le bonheur est d'autant plus grand qu'il est plus durable, et d'autant plus durable qu'il est plus honnête. Nos âmes, comme tu le sais, et comme ici je l'appris, sont en mouvement perpétuel et ne peuvent s'arrêter qu'en Dieu, comme en leur centre. Dans cette vie, les désirs sont infinis, s'enchaînent les uns avec les autres, se relient, et forment une chaîne qui peut aller au ciel comme elle peut plonger dans l'enfer. S'il te semble, mon frère, que ce langage n'est pas le mien et qu'il est étranger à ce qu'ont pu m'enseigner les quelques années que j'ai et ma lointaine éducation, remarque que sur la table rase de mon âme l'çxpérience a peint et écrit de plus grandes
choses. Elle a établi surtout que le suprême bonheur n'est que dans la connaissance et la vue de Dieu; et tous les moyens qui s'acheminent vers cette fin sont bons, saints, agréables, comme le sont ceux de la charité, de la modestie, et celui de la virginité. Pour moi, tout au moins, je l'entends ainsi, et je sais de même que l'amour que tu me portes est si grand que tu voudras ce que je veux. Je suis héritière d'un royaume, et tu connais la cause pour laquelle ma chère mère m'a envoyée chez les rois tes parents : afin de me protéger contre la grande guerre que l'on redoutait. Et voilà comment je m'en suis venue avec toi, si soumise à ta volonté queje ne m'en suis pas écartée un instant. C'est toi qui as été mon père, mon frère, mon ombre, mon protecteur, et finalement mon ange gardien, mon instructeur et mon maître, car tu m'as conduite à cette cité où je suis devenue la chrétienne que je devais être. Je voudrais maintenant, si c'était possible, m'en aller au ciel, sans détours, sans soubresauts et sans soucis, et cela ne saurait être si tu ne m'abandonnes pas le gage que moi-même je t'ai donné, à savoir la parole et la volonté d'être ton épouse : Rends-moi, mon cher seigneur, ma parole et j'essaierai de renoncer à ma volonté, fût-ce par force. Car pour atteindre à un aussi grand bien que le ciel, il faut délaisser tout ce qu'il y a sur la terre, jusqu'aux parents et époux. Je ne veux pas te quitter pour un autre : c'est pour Dieu que je te quitte, pour Dieu qui te donnera soi-même, récompense qui excède infiniment le sacrifice que tu feras en me laissant pour lui.
« J'ai une sœur, plus jeune mais aussi belle que moi, si tant est qu'on peut appeler belle la beauté mortelle. Tu pourras l'épouser et obtenir le royaume qui me revient. Ainsi, exauçant mes désirs, les tiens ne seront pas frustrés complètement. Pourquoi baisses-tu la tête, mon frère? Pourquoi fixes-tu tes regards sur le sol? Ces propos te déplaisent-ils? Mes vœux te paraissent-ils déraisonnables? Dis-le moi^ réponds-moi; au moins que je sache ta volonté; car peut-être tempérerai-je la
mienne, et chercherai-je quelque issue à ton gré, qui puisse en quelque manière s'accorder avec celle que je désire. »
Dans un grand silence, Périandre écouta Auristèle; et en un court instant forma dans son imagination des milliers de raisonnements qui, tous, vinrent aboutir à la pire pensée qui pouvait être pour lui : car il imagina qu'Auristèle l'abhorrait; parce que ce changement de vie signifiait la fin de la sienne propre, puisqu'elle devait bien savoir qu'en se refusant à être son épouse, il n'avait plus de raisons de vivre en ce monde. Cette pensée le pénétra avec tant de force, que sans répondre un mot à Auristèle, il se leva d'où il était assis, et sous prétexte d'aller à la rencontre de Félicie Flore * et de dame Constance, qui entraient dans l'appartement, il en sortit et laissa Auristèle, je ne sais si je puis dire repentie, mais, je puis l'affirmer, pensive et confuse.
[Auristèle regrette profondément d'avoir ainsi parlé à son cher Périandre, et le déclare à ses visiteuses, auxquelles elle avoue enfin toute la vérité. Toutes trois partent à la recherche du jeune homme, qui, désespéré, s'est enfui, et s'éloignant de Rome, sur le chemin de Naples, est allé s'étendre, en soupirant, au bord d'un ruisseau jaseur. Il sanglote, le jeune Périandre, en compagnie de l'onde douce et de la claire lumière de la nuit. Les arbres l'entourent et une brise suave et fraîche s'en vient sécher ses larmes. Soudain le son d'une voix étrangère frappe ses oreilles. Il écoute. Une autre voix répond à la première. Il reconnaît la langue Scandinave qui fut sa langue maternelle. Et voici que l'on raconte son histoire. Celui qui la sait ainsi ne peut être que son vieux précepteur Séraphide, et l'écouteur est l'italien Rutilio, ancien compagnon de voyage de Périandre qui le recueillit dans l'île des Barbares^. Périandre retient de ce récit que son frère Maximin, de retour de la guerre, est reparti aussitôt à la recherche de Sigismonde. Embarqué dans un puissant navire, il eut tôt fait d^aborder en Italie, et il se trouve, en ce moment, à Terracina, dernier village de Naples, et premier village de Rome. Mais il est malade