LE DÉNOUEMENT
(Chapitre xiv.)
La sécurité avec laquelle on jouit des jouissances humaines est si peu grande que nul ne peut se promettre d'y goûter la moindre quiétude. Auristéle, s'élant repentie d'avoir déclaré sa pensée à Périandre, courut, joyeuse, à sa recherche, pensant que dans sa main et par son repentir elle tenait le pouvoir de retourner à son gré la volonté de Périandre, car elle s'imaginait être le clou de la roue de sa fortune, et la sphère du mouvement de ses désirs. Et elle ne se trompait pas, car Périandre était maintenant en disposition de ne pas s'écarter des désirs d'Auristèle. Mais voyez les caprices du destin variable : Auristéle, dans le court instant que l'on a dit, se voit autre qu'elle n'était. Elle pensait rire, et elle pleure, elle pensait vivre et elle se meurt, elle croyait jouir de la vue de Périandre, et celui qui s'offre à ses yeux est son frère Maximin, qui, avec une longue suite, et de nombreux coches, entrait à Rome par ce chemin de TerracinaS et aperçut les gens rassemblés autour de Périandre blessé. Maximin fît approcher son coche pour voir ce qu'il en était, et Séraphide^ s'avança pour le recevoir : « O prince Maximin, lui dit-il, quelles étrennes puis-je espérer des nouvelles que je vais te donner? Ce blessé que tu vois dans les bras de cette belle jeune fille, c'est ton frère Persiles, et elle est la sans pareille Sigismonde, que ta
1. Terracina, ville bâtie sur un rocher qui domine la mer au fond du golfe de Gaëte.
2. Séraphide et Rutilio avaient retrouvé Périandre, à Rome, quelques instants avant qu'il ne fût blessé.
diligence retrouve en un si triste temps, en un moment si rigoureux, qu'ils t'ôtent l'occasion de les fêter, et t'ont mis en demeure de les conduire à la tombe. — Ils n'iront pas seuls, répondit Maximin, car dans l'état où je suis, je leur tiendrai compagnie. » Et penchant la tête hors de la voiture, il reconnut son frère, bien que couvert et rouge du sang de sa blessure. Il reconnut de même Sigismonde malgré la lividité de son visage, car l'émotion qui troubla le coloris de son visage, n'enlaidit pas ses traits. Sigismonde était belle avant son malheur, mais elle était encore plus belle après y être tombée. Il arrive parfois, en effet, que les accidents de la douleur accroissent la beauté.
Il se laissa choir du coche entre les bras de Sigismonde, non plus Auristèle, mais reine de Frislande, et aussi, dans son imagination, reine de Thulé% car ces changements étranges sont du pouvoir de ce qu'on appelle communément la fortune, et qui n'est autre qu'une disposition ferme du ciel. Maximin s'était mis en route dans l'intention d'arriver à Rome pour s'y faire soigner par de meilleurs médecins que ceux de Terracina, lesquels lui pronostiquèrent qu'avant d'entrer dans Rome la mort l'assaillirait, en quoi ils se montrèrent plus véridiquesetplus expérimentés que dans l'art de guérir. Il est vrai que peu de médecins savent guérir le mal que cause la mutation 2. En effet, en face du temple de
1. Maximin était roi et seigneur de la « dernière île du monde », de cette île de Thulé, placée d'après Cervantes à l'extrême limite de la Norvège presque sous le pôle Arctique, et que Virgile cite au 1^'^ livre des Géorgiques (v. 29-30) : ac tua naatae — Numina sola colanty tibi serviat ultima Thule, « seul Dieu qu'adoreront les matelots, et qui sera invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé ».
2. Suarez de Figueroa dit dans son Pasagero (Alivio I) : « ¿a entrada por mutaciones (esto es caniculares) suele producir muerte casi certísima. » II faut donc entendre par mutation^ la canicule. Et Cervantes en son Licencié de Verre^ précise : « Gomme c'était le temps de mutation mauvais et nuisible pour tous ceux qui entrent à Rome ou en sortent, quand ils ont pris la voie de terre, il s'en fut à Naples par mer. »
PERSILES ET SIGISMONDÊ 209
Saint-Paul, au milieu de la rase campagne, la laide Mort se porta à rencontre du hardi Persiles et le renversa, tandis qu'elle enterrait Maximin qui, se voyant mourir, saisit de sa main droite la main gauche de son frère et la porta à ses yeux, puis de sa main gauche lui saisit la main droite qu'il joignit à celle de Sigismonde, en disant d'une voix embarrassée, et avec le souffle haletant de l'agonie : « Le secret de votre honnêteté, véritables fils et frères, est, je crois, gardé entre vous. Presse ces paupières, ô mon frère, et ferme-moi les yeux en un perpétuel sommeil; et de cette autre main presse celle de Sigismonde et scelle-la du oui des épousailles que je veux que tu lui donnes. De ce mariage soient témoins le sang que tu verses et les amis qui t'entourent. Le royaume de tes parents te reste. Tu hérites de celui de Sigismonde. Tâche de recouvrer la santé. Jouis de tout cela pendant des années sans nombre ».
[Persiles obéit, épouse Sigismonde. Le prince Arnaud se console de la perte de l'ex-Auristèle en offrant sa main à sa sœur Eusébie. Deux des dames françaises accompagnent en France le duc de Nemours. La troisième se marie avec Antonio le Barbare. Persiles et Sigismonde vivent heureux et ont une nombreuse postérité.]
[A l'image de Cesare Gaporali, de Perouse, Cervantes décide de se rendre au Parnasse, comptant sur l'aimable accueil qu'Apollon réserva au poète italien.]