LE DEPART DU POETE
(Chapitre i).
(( Un pain blanc avec huit miettes de fromage — constitua dans mon bissac ma provision de vivres — utile à celui qui chemine,-et pour lui de poids léger. — Adieu I dis-je à mon humble chaumière. -- Adieu, Madrid! adieu à ton Prado I et à tes fontaines — qui versent le nectar et font pleuvoir l'ambroisie. — Adieu aux causeries qui suffisent — à distraire un cœur soucieux — et deux mille solliciteurs sans protection I — Adieu, site agréable et fabuleux — où deux géants furent embrasés
— par la foudre ardente de Jupiter ^ — Adieu, théâtres publics, honorés — par l'ignorance que je vois exaltée
— dans cent mille extravagances qu'on y récite. — Adieu, grande promenade de Saint-Philippe 2, — où je lis comme dans une gazette de Venise — si le chien turc
1. Allusion à deux statues de géants qui se trouvaient au Prado, suppose M. Morel-Fatio : peut-être, ajoute M. E. Mérimée, une pièce de feux d'artifice où figuraient Encelade et Briarée.
2. Liñan y Verdugo, dans son Guide (1620), remarque au « 8* avis » qu' « il est peu de rues méritant ce nom, à Madrid, qui n'aient une Eglise, un Monastère ou un Hôpital ».
descend ou monte. — Adieu, ô faim subtile de quelque hidalgo : — c'est pour ne pas me voir mort devant ta porte, — qu'aujourd'hui je sors de ma patrie... et de moi-même.
« Sur ce, peu à peu, j'arrivai au port — qui tint son nom des Carthaginois, — fermé à tous les vents et bien abrité. — Au bruit de son nom éclatant et singulier, — se prosternent tous les ports que la mer baigne,
— que le soleil découvre et que fréquente le navigateur. — Mon regard s'élança vers la campagne — rase de la mer, qui rappela à ma mémoire — l'héroïque exploit de l'héroïque Don Juan ^ — Là, au milieu de la haute gloire des soldats, — par ma propre valeur et mon ardent courage, — j'eus aussi, moi, chétif, ma part de la victoire. — Là, avec rage et mortel dépit, -— l'ottoman orgueilleux vit sa fierté — humiliée et réduite à la détresse.
« Ainsi, rempli d'espoirs, et exempt — de crainte, je cherchai aussitôt une frégate, — qui pourrait réaliser mon haut dessein. — Or, sur l'argent liquide de la plaine d'azur — je vis venir un vaisseau à voile et à rames, — qui dans le vaste port tente de prendre terre. — • C'était bien le plus superbe, magnifique et parfait — de tous ceux qui jamais — oppressèrent l'éciiine de Neptune.
— La mer ne vit jamais un vaisseau comme celui-ci — et il ne put s'en voir de pareil dans la flotte qui fut détruite par la vindicative Junon^. — La nef des Argonautes — lors de l'expédition pour la Toison d'or^ n'était pas aussi brillante et pompeuse — ni parée de tant de richesses. — Lorsqu'il entrait dans le port, la
1. Dans le golfe de Lepante eut lieu, le 7 octobre 1571, une grande bataille navale, où les flottes combinées de Venise, de l'Espagne et du Pape, sous le commandement de don Juan d'Autriche, battirent celle des Turcs qui furent ainsi arrêtés dans leurs envahissements. Cervantes y fut blessé à la main gauche d'un coup d'arquebuse.
2. La flotte des Troyens détruite par Junon. V. Virgile, Enéide, liv. L