‹ Œuvres choisiesChapitre 118 sur 138 · V. p. 44, note · texte numérisé non relu

V. p. 44, note

en eíTet, se livre pour la gloire des élus du guide des Muses.... Après quoi, Cervantes lassé rentre à Madrid, et regagne son pauvre logis.]

3. -— LA LETTRE D'APOLLON A MIGUEL DE CERVANTES. {Appendice au Parnasse.)

[Quelques jours de repos ayant réparé les fatigues de son long voyage, Cervantes sort un matin du monastère d'Atocha et rencontre un aimable jeune homme, Pancracio de Roncesvalles, qui, lui aussi, revient du Parnasse où il se rendit sur une frégate qu'il affréta à Barcelone avec une dizaine d'amispoètes, et qui lui remet une lettre sous enveloppe ainsi libellée : « A Miguel de Cervantes Saavedra, en la calle de las Huertas, en face des maisons où vivait d'habitude le prince du Maroc, à Madrid. » Notre auteur ouvre la missive et lit ce qui suit :]

Apollon Delphien

à Miguel de Cervantes Saavedra

salut.

Le seigneur Pancracio de Roncesvalles, porteur de la présente, vous dira, seigneur Miguel de Cervantes, à quoi il me trouva occupé le jour qu'il vint me voir avec ses amis. Et je vous dirai que j'ai fort à me plaindre du peu de courtoisie dont vous avez usé envers moi en quittant cette montagne sans prendre congé de moi, ni de mes filles, vous qui savez combien je vous suis attaché, et les Muses pareillement. Mais si vous me donnez pour excuse que vous fûtes entraîné par le désir de revoir votre Mécène, le grand comte de Lemos, dans les fêtes fameuses de Naples, je l'accepte, et je vous pardonne.

Depuis que vous êtes parti de ce lieu, il m'est arrivé bien des malheurs, et je me suis vu en grand embarras, surtout pour en finir avec les poètes qui naissaient du sang de tous les mauvais qui moururent ici, bien que, grâce au ciel et à mon industrie, ce mal soit réparé.

Je ne sais si c'est au bruit de la bataille, ou à la vapeur qu'exhala la terre, imprégnée du sang des ennemis, que je dois les maux de tête qui me rendent vraiment

comme stupide, car je ne réussis pas à rien écrire qui soit agréable ou utile. Aussi bien si vous voyez par làbas que quelques poètes, même des plus renommés, écrivent et composent des impertinences et des choses de peu de fruit, ne les accusez point, et ne les en mésestimez, mais faites semblant de ne pas vous en apercevoir : car si moi qui suis le père et l'inventeur de la poésie, je délire et semble être insensé, quoi d'étonnant à ce qu'ils le paraissent?

Je vous adresse quelques privilèges, ordonnances et avis, touchant les poètes : vous devrez les faire observer et exécuter au pied de la lettre; et pour tout je vous donne les pouvoirs requis en droit.

Parmi les poètes qui vinrent avec le seigneur Pancracio de Roncesvalles, quelques-uns se plaignirent de ce qu'ils ne se trouvaient pas sur la liste de ceux que Mercure emmena d'Espagne, et de ce qu'ainsi vous ne les aviez pas mis dans votre Voyage, Je leur ai dit que c'était ma faute et non la vôtre; mais que le remède de ce dommage était pour eux de tenter d'être célèbres par leurs œuvres, lesquelles leur donneraient d'ellesmêmes réputation et renommée, sans qu'ils aient besoin d'aller mendier les louanges d'autrui.

De la main à la main, s'il s'ofTre un messager, je vous enverrai d'autres privilèges, et vous tiendrai au courant de ce qui se passe sur cette montagne. Faites-en de même, et donnez-moi des nouvelles de votre santé ainsi que de celle de tous vos amis.

Au fameux Vincent Espinel*, vous présenterez mes compliments, comme à l'un de mes plus vieux et véritables amis.

Si don Francisco de Quevedo ^ n'est pas parti pour la Sicile, où on l'attend, serrez-lui la main, et dites-lui de ne pas laisser que de venir me voir, puisque nous serons si près l'un de l'autre; car il partit si brusque-

1. Espinel (1551-1624), auteur du célèbre roman picaresque : Relations de la vie de Vécuyer Marcos de Obregon (161-8).

2. Quevedo (1580-1645), auteur du Bascon (1626), des Songes (1627), etc.... Ecrivain brillant mais concettiste.

ment la dernière fois qu'il vint ici, que je n'ai pas eu le loisir de lui parler.

Si vous trouvez par là-bas quelqu'un des vingt transfuges qui passèrent dans le clan ennemi, ne leur dites rien, et ne les affligez point; car ils sont assez malheureux, et tels que des démons, qui emportent avec eux, partout où ils vont, leur châtiment et leur confusion.

Veillez sur votre santé, occupez-vous de vous et gardez-vous de moi, surtout dans les jours caniculaires, car bien que je sois votre ami, en de pareils jours, je ne suis pas maître de moi, et je ne commis plus m devoir ni amitié.

Tenez pour un ami le seigneur Pancracio de Roncesvalles, et cultivez-le : et puisqu'il est riche, ne vous inquiétez pas de ce qu'il est un mauvais poète. Et làdessus, que notre Seigneur vous garde comme il peut et comme je désire. É

Du Parnasse, le 22 juillet, jour où je chausse mes éperons pour monter sur la Canicule, 1614.

Votre serviteur,

Apollon Lycien^

1. Le texte porte Apolo Lucido, Mais sans doute doit-on entendre par Lucido le surnom habituel du dieu : Lycien (de lycos, loup), qui marque la victoire d'Apollon sur l'animal des pays froids et sauvages, et, par suite, du soleil sur la saison d'hiver.

POÉSIES DIVERSES

I. — AU TOMBEAU DU ROI PHILIPPE II A SÉVILLE ^ (Parnasse espagnol de Don Juan Lopez de Sedaño, 1772.)

Par Dieu, cette grandeur m'émerveille,

Et je donnerais un doublon ^ pour la décrire;

Car, qui ne serait surpris et étonné

De cet ouvrage insigne et de cette richesse ^?

Par Jésus-Christ vivant, chaque pièce

Vaut plus d'un million, et c'est un déshonneur

Que cette œuvre ne dure pas un siècle, ô grande Séville,

Rome triomphante en esprit et noblesse I

Je parierai que l'âme du mort

A laissé aujourd'hui, pour jouir de ce lieu,

La gloire où il vit éternellement. —

Un rodomont entendit ceci et prononça :

Ce que vous dites, seigneur soldat, est certain.

Et quiconque dit le contraire, ment. —

1. Cervantes cite ce sonnet dans son Voyage au Parnasse, v. p. 214, n. 3.

2. Monnaie espagnole représentant la valeur de 4, 8 ou 100 écus d'or.

3. Il s'agit du magnifique catafalque élevé dans la Cathédrale, le 24 novembre 4 598, par le maître Juan de Oviedo. V. Espinosa de los Monteros, Historia y grandezas de la gran ciudad de Sevilla, 2« Part. (1630).

Après quoi, in continente^

Il enfonça son chapeau, requit son épée,

Regarda de travers, s'en fut... et il n'y eut rien,

2. — LA JALOUSIE ^ (Romancero de Don Eugenio Ochoa, Paris, 1838.)

Où le soleil se couche, — entre deux roches taillées à pic, — glt l'entrée d'un abîme, — je veux dire une caverne, — profonde, sombre, obscure, — tantôt humide, tantôt sèche, — propre refuge de la nuit, — de l'horreur et des ténèbres. — Par la bouche sort un air

— qui gèle l'âme enflammée, — et un feu de temps en temps, — qui brûle le sein de glace. — On y entend un bruit — comme un craquement de chaînes, — et de longs et tristes soupirs — parmi de lugubres plaintes.

— Aux parois funestes, — par les fentes et les crevasses, -— on découvre mille vipères, — et de venimeuses couleuvres. — A l'entrée se trouvent placés, — sur une pierre jaune, — des os de mort qui s'emboîtent,

— de manière à former des lettres, — qui, vues à la lueur du feu, — que projette la caverne, — disent : « C'est ici la demeure — de la jalousie et des soupçons. »

— Et un berger chantait à Lauso ^ — cette merveille véritable — de la caverne, feu et glace, — hurlements, serpents et pierre. — Ce qu'entendant, Lauso lui dit :

— <c Berger, pour que je te croie, — point n'est besoin que tu le jures, — ni que ma vue en fasse l'expérience :

— C'est là une vivante image — de ce que recèle mon cœur, — lequel, comme en une obscure caverne, — n'a point de lumière, et ne l'attend pas. — Aride les dédains le tiennent, — baigné en de tendres larmes; — l'air, le feu et les soupirs — sans trêve l'embrasent et le glacent.

— Les lamentables hurlements — sontmes plaintes continuelles : — mes pensées sont des vipères — qui s'achar-

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