Littéralement, des vestigles
CERVANTES. — ŒUVRES CHOISiKi. 16
sur le champ de bataille, Madame : ce soir, ce sera la guerre. Prenez garde qu'à ce moment l'ennemi ne vous rende couarde!
Ana. — Sans armes, comment pourrais-je affronter un aussi rude péril, avec un adversaire habile auquel on a peine à tenir tête?
Le Père de la Croix. — Ayez confiance en votre parrain ^ et dans votre Juge, qui est mon Dieu!
Ana. — Il me semble que tous les deux vous donnez dans la même folie. Laissez-moi, car, pour conclure, j'ai l'âme de telle façon, que je ne veux pas — Dieu le voulût-il! — bénéficier de grâce et de pardon. Hélas I mon âme me quitte! je meurs désespérée!
Le Père de la Croix. — Démon! en Jésus j'espère : tu n'emporteras pas la palme de cette entreprise. 0 Vierge pure, comme votre aide tarde à venir! Et vous, son bon Ange Gardien, voyez comme le Mauvais s'empresse! Mon Père, ne cessez de prier, prier toujours, car c'est une arme qui triomphe de Satan en n'importe quelle conquête.
Antonio. — Quand on est à jeun et qu'on ne peut dormir, on se laisse aller facilement à la paresse. Et l'on bâille plus qu'on ne prie, le cœur sec et défaillant.
Ana. — - Se peut-il que mon âme se trouve ainsi sans œuvres !
Le Père de la Croix. — Si tu reviens à la raison je ferai en sorte que tu en aies à profusion.
Ana, — Se trouvent-elles par hasard dans la rue? et celles que j'ai faites jusqu'ici sont-elles autres que des œuvres de mort?
Le Père de la Croix. — Écoute un peu et réfléchis à ce que je vais te dire.
Ana. — Dis.
Le Père de la Croix. — Un religieux, resté longtemps dans sa religion, et qui a toujours gardé sa règle avec un cœur pur, en faisant telle pénitence que mille fois le Prieur lui ordonne, en vertu de l'obéissance,
i. Seas de témoin, second, défenseur.
d'en tempérer la rigueur; qui, dans les jeûnes continus, la prière, l'humilité, cherche les plus âpres chemins de l'austérité; dont le lit est la terre dure; la boisson, ses propres larmes; dont l'amoureuse flamme de Dieu accommode les aliments; qui se frappe la poitrine de tels coups d'une pierre, que fût-elle de diamant, il l'aurait bientôt brisée; qui, pour fuir du vice honteux de la chair et de la volupté, porte, bien qu'il soit malade, une chemise d'un rugueux cilice; qui marche toujours les pieds nus, éloigné de toute malice, aimant Dieu parce qu'il est bon, et sans chercher d'autre intérêt.... '
Ana. — Père, qu'en veux-tu déduire?
Le Père de la Croix. — Que vous me disiez, Madame, si ce religieux pourra, à l'heure anxieuse de la mort, avoir quelque espoir de salut?
Ana. — Pourquoi non? Plût à Dieu que j'eusse la moindre part de ce qui lui revient de telles œuvres! Mais je n'en ai pas même une seule qui, dans cette angoisse harassante, puisse cadrer à mes espérances.
Le PÈRE DE LA Croix. — Eh bien, je vous donnerai toutes les miennes, et je prendrai le lourd fardeau des vôtres à ma charge.
Ana. — Père, dis-moi, tu extravagues? Comment cela peut-il se faire?
Le Père de la Croix. — Si tu veux te confesser, l'excès de la charité peut aplanir les montagnes. Mets de ton côté le repentir et tu verras alors comment je me charge de tes œuvres , et toi de celles que je compte.
Ana. — Où sont les cautions qui assurent notre accord?
Le Père de la Croix. ~ Je suis certain que nul n'en donna de meilleures, d'aussi grandes, d'aussi bonnes, d'aussi riches et d'aussi franches : car elles sont souveraines, et d'une immense sublimité.
Ana. — Qui me donnez-vous?
Le Père de la Croix. — La pure, sacro-sainte, noble et belle, qui fut Mère et qui fut Vierge, creuset de notre bonheur. Je vous donne aussi pour garant Je Christ
crucifié : je vous le donne enfant, à Bethléem, perdu, puis retrouvé.
Ana. — Les cautions me satisfont. Mais quels seront les témoins?
Le Père de la Croix. — - Tous ceux qui sont dans le ciel et s'asseoient sur ses degrés.
Ana. — Rapportez-moi ce contrat pour que je sois bien instruite de la faveur signalée que vous me faites.
Le Père de la Croix. — Cieux, écoutez! Moi, Frère Christoval de la Croix, indigne Religieux et profès de l'ordre sacré du bienheureux Patriarche Saint Dominique, je dis en cette forme, que je donne volontiers à l'âme de Doña Ana de Treviño ici présente, toutes les bonnes œuvres que j'ai faites, en grâce et en charité, depuis le jour où je laissai la carrière de la mort pour entrer dans celle de la vie. Je lui donne tous mes jeûnes, mes larmes, mes flagellations; et le saint mérite de toutes les messes que j'ai dites. Et de même, je lui donne toutes mes prières, et mes désirs qui toujours eurent Dieu pour but. Par contre, je prends à ma charge ses péchés, si graves qu'ils puissent être, et je m'oblige à en rendre compte là-haut, à l'éternel Tribunal de Dieu éternel, à en payer le reliquat et les peines qu'ils peuvent mériter. Mais la condition de ce contrat est qu'elle mette d'abord de son côté la confession et le repentir,
Antonio. — Chose inouïe !
Le Prêtre. — Inimaginable charité!
Le Père de la Croix. — Et pour qu'elle me croie et soit assurée, je lui donne pour cautions la Très Sainte Vierge Marie, et son Fils, et les onze mille Vierges bénies qui sont mes protectrices et avocates. Et je prends pour témoins la terre, le Ciel, et tous ceux qui sont ici présents et m'écoutent. Habitants du Ciel, ne laissez pas passer cette occasion, puisque vous pouvez montrer en elle votre charité de flamme. Demandez au grand Pasteur des troupeaux du Ciel et de la terre, qu'il ne laisse pas Satan emporter cette brebis qu'il a
marquée de son précieux sang. Madame, n'acceptezvous pas cet accord?
Ana. — Oui, je l'accepte, mon Père, et demande, repentie, la confession, car je me meurs.
Le Prêtre. — Seigneur, voilà bien de tes œuvres!
Antonio. — En un bel état demeure maintenant le Père de la Croix, l'âme desséchée et seule, effilée comme une asperge : il me semble qu'il revient au sicut erat, et qu'il laisse le Bréviaire et s'accommode du Barcelonais ^ et de la crochue 2. Il fut toujours libéral, en mal comme en bien.
Ana. — Mon Père, ne différez pas le remède. Entendez mes fautes qui restent à votre charge, et si leur nombre ne vous effraie pas, je mourrai tranquille dans l'espoir que j'en dois obtenir le pardon.
Le PÈRE DE LA Croix. — [Au Prêtre,) Mon Père, allez au couvent, et donnez cette nouvelle à notre Prieur; et priez-le qu'il fasse dire une prière générale pour rendre grâce à Dieu de cet événement miraculeux : cependant que j'entendrai en confession cette nouvelle pénitente.
Antonio. — Gela me plaît I
Le Père de la Croix. -~ (A Ana.) Allons où nous serons seuls.
Ana. — Bien volontiers.
Le Prêtre. — 0 bienheureuse pécheresse I
[Dès le prélude de la troisième journée, nous apprenons que Ana expira après avoir reçu les sacrements et que onze mille vierges voltigeaient autour de son chevet. Mais le Père de la Croix était, au même instant, envahi de la lèpre.... Antonio se consacre à panser ses horribles plaies, supportées avec la plus sainte résignation, en dépit des tentations du démon Saquiel qui veut prouver au Père la folie de son sacrifice.
Mais le Père de la Croix est récompensé de son héroïsme : les moines l'élisent Prieur malgré ses protestations et ses larmes d'humilité ; et c'est ensuite la mort glorieuse parmi les musiques célestes. Le rufien de naguère a vaincu Lucifer. Sa dépouille déjà va susciter des miracles. Le peuple l'entend ainsi qui se précipite dans la cellule du Père et se partage ses reliques.]