‹ Œuvres choisiesChapitre 130 sur 138 · LA SUBSTITUTION MYSTIQUE · texte numérisé non relu

LA SUBSTITUTION MYSTIQUE

(2* Journée.)

{Le Père de la Croix et Frère Antonio entrent à cet instant, et le Père se met à écouter ce que dit le prêtre, lequel continue ainsi :)

Le Prêtre. — Dieu naquit pour nous sauver, il est mort pour nous cloué sur la croix : il pardonnera donc nos péchés s'il ne faut que nous pardonner. Tu dois espérer de sa part ce grand pardon que tu ne veux pas : car il ne cherche qu'à pardonner.

Deus cui proprium est misereri semper et parcere, et misericordia ejas super omnia opera ejus.

Et le Roi, divin chanteur, après mainte autre louange, poursuit de la sorte son hymne :

Misericordias tuas. Domine, in œternum cantabo.

La pire offense que tu puisses faire à Dieu est ce désespoir et cette crainte par quoi tu sembles le nier, car tu vas contre l'attribut de sa toute-puissance : péché le plus insolent, déraisonnable et grossier. Nul n'ignore que Judas a commis deux péchés suprêmes. Mais le plus horrible est de s'être pendu, et non d'avoir vendu le Christ. Tu l'outrages grandement, Madame, en n'espérant point en lui, car il est colombe sans fiel envers qui pleure son péché.

Cor contritum et humiliatum, Deus, non despides.

Dieu ne méprise jamais le cœur humilié, mais au contraire le prise de telle sorte qu'il est de foi, et reconnu, que le Ciel se réjouit quand avec une conscience neuve, un pécheur sur la terre revient à la pénitence. Voici le Père de la Croix, j'espère en tout le succès.

Le Père de la Croix. — Poursuivez, mon Père, je veux être attentif à vos paroles.

Ana. — Pauvre de moi! Un autre importun arrive pour accroître mon tourment. Mais il ne changera pas ma volonté, quelque peine qu'il se donne. Que me voulez-vous, mon Père, qui venez ainsi tout gonflé d'orgueil? On voit bien que vous ignorez que pour moi

il n'y a pas de Dieu. Il n'y a pas de Dieu, je le répète, et ma malice, en sa rage mortelle, fait que la miséricorde, sinon la justice, se voile le visage.

Le Père de la Croix. — Dixit insipiens in corde suo non est Deus.

{Aa Prêtre,) Que votre humilité veuille me recommander à Dieu, car je veux vous succéder dans votre combat. (Le Prêtre, Frère Antonio, le Père de la Croix et tous les assistants se mettent à genoux.) Heureuse Porte ^ du Ciel qui relevez de sa chute et ressuscitez à la vie notre espérance défunte : demande à ton bienheureux Fils qu'il touche ici l'àme de cette femme, et qu'il montre le pouvoir de son cœur compatissant.

Et docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur. Madame Doña Ana de Treviño qui êtes si près déjà du départ pour l'autre monde, je trouve bien pauvres vos préparatifs d'adieu I Les âmes doivent entrer blanches comme la blanche hermine dans la patrie de la vie qui doit durer des siècles infinis. Mais les noires ne trouvent que Tantre des monstres infernaux 2. Où voulezvous qu'aille votre âme? Choisissez à votre guise une patrie pour elle.

Ana. — La justice de Dieu me tient à distance. Dieu, parce qu'il est juste, ne peut me pardonner. Sa justice abat le méchant. L'espérance n'habite point dans le cœur injuste du pécheur, et il ne serait pas bien qu'elle y habitât.

Le Père de la Croix. — Que Dieu ôte cette erreur de ton sein. A l'heure où la mort atteint cette triste vie, l'âme qui le remarque doit se rattacher à l'espoir. Car dans une si dure et rigoureuse extrémité, la crainte ne peut être d'aucun profit pour Fâme. L'espérance et la crainte doivent aller de pair dans la vie, mais dans la mort il n'en est pas de même. Celui qui dans la lice redoute son adversaire, a tort; mais celui qui, plein d*ardeur, attaque, est disposé à la victoire. Vous êtes

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