‹ Œuvres choisiesChapitre 133 sur 138 · LA VIE d'un « PICARO · texte numérisé non relu

LA VIE d'un « PICARO

Je suis enfant de la Pierre *, car je ne connus pas de père : une des plus grandes disgrâces qui puissent arriver à un homme. Je ne sais où l'on m'éleva ; mais je puis dire queje fus un de ces enfants galeux du catéchisme que Ton trouve par là. Au moyen de la diète et des coups qui n'y font jamais défaut, j'appris les oraisons, et j'appris à avoir faim. Bien qu'avec tout cela, je susse lire et écrire, escroquer une aumône, me disculper et mentir, cette vie ne me contenta plus, dès que j'eus un peu grandi. Et je courus m'engager sur un navire de la flotte où je servis comme mousse. J'allai aux Indes et j'en revins vêtu de poix et d'étoupe, et sans un maravédi. Je tremblai pendant les tempêtes et pendant les calmes. La Bermude ^ m'épouvanta quand je me trouvai sur ses côtes. Je cessai de manger du biscuit avec deux doigts de suie, et de boire du vin du diable plutôt que de Saint Martin 3. Je foulai de nouveau les rives du fleuve Guadalquivir, je me confiai à ses flots et retournai à Séville où je m'accommodai du vil

1. C'est-à-dire, d'après le Tesoro de Govarrubias, « enfant trouvé »» sur la pierre ad hoc qui se trouvait dans la cathédrale de Tolède.

2. L'archipel des Bermudes, au N.-E. des Antilles, est entouré de récifs. De plus, il était visité par les corsaires anglais.

3. Le vin de San Martin est cité dans La Célestine, dans la Vie du Picaro y et par Villalon.

et bas office de commissionnaire du marché : les temps le voulaient ainsi. Et là, sans être curé, je recueillis beaucoup de dîmes, faisant main basse sur mille choses qui me condamnent ici. Enfin, par suite d'un malheur, ce métier prit fin, et je dus accepter celui, fort dangereux, qu'on appelle mandil i. J'y appris la longue et scabreuse vie de la hampe ^ : je sus tirer une querelle du vent et frapper avec un souffle ^ Mon maître, aussi brave qu'habile Pasquin *, donna l'assaut à une poche, subtilement et sans bruit. Certain alguazil le prit les mains dans la pâte, et il voulut être, sur le chevalet, confesseur et non martyr.... Le Boche ^ lui fouetta les épaules, ce dont il parut fâché, à ce que dit un médisant. On l'emmena sur les maisons flottantes^, et je vis s'égratigner l'Escalanta et la Bécerril pleurer. Moi, me voyant sans le feutre de mon paladin andaloux, je fis un saut forcé de valet de mauvais lieux à gardien de havre-sacs. La fortune m'envoya alors un soldat spadassin, de ceux qui vont jusqu'au Port^ et quien reviennent. Les billets de logement rachetés, les poules que je dérobai, si le ciel ne me les pardonne pas, malheur à moi! Cette vie me répugna, car j'y appris que le soldat hâbleur ^ finit aux galères; et je passai opportunément au service d'un gentilhomme de plage, vie de mille soubresauts et

1. Métier de commissionnaire des filles publiques, selon Govarrubias (mandil signifie tablier des femmes). M. Hazañas y la Rua appelle mandil un « valet de ruiien ».

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