Gomecillos est synonyme de Lazarillo
2. Il s'agit de la crue du Guadalquivir qui; selon Ortiz de Zúñiga {AnnaleSf 1603), commença le 20 décembre 1603 et qui fit de Séville une île environnée d'eau bourbeuse.
Repolla, car nous aurons le retable en face de nous. Et puisque tu sais les conditions que doivent avoir les spectateurs, ne te trouble pas, car ce serait un grand malheur.
Teresa. — Tu sais, Juana Castrada, que je suis ta cousine, et je n'en dis pas plus. Puissé-je être aussi sûre d'aller au ciel que de voir tout ce que montrera le retable. Par la vie de ma mère, je m'arracherais les yeux de ma propre figure si quelque malheur m'arrivait. Je suis bonne pour cela !
Castrada. — Remets-toi cousine, car tout le monde arrive.
Entrent LE GOUVERNEUR, BENITO REPOLLO, JUAN CASTRADO, PEDRO CAPACHO, LE DIRECTEUR, LA DIRECTRICE, LE MUSICIEN, d'autres gens da peuple, et un neveu de BENITO qui sera le gcnlllkomme qui danse.
Chanfalla. — Asseyez-vous tous; le retable doit être derrière cette couverture d'étoffe ainsi que la Directrice, et ici le musicien.
Benito. — C'est ça le musicien? Qu'on le mette aussi derrière la couverture, car si je ne le vois pas je ne regretterai point de ne pas l'entendre.
Chanfalla. — Votre Grâce n'a pas raison, « señor » alcade Repollo, d'être mécontent du musicien, car, en vérité, il est fort bon chrétien et « hidalgo » de souche connue.
Le Gouverneur. — Ce sont des qualités bien nécessaires pour être bon musicien.
Benito. — Musicien de souche peut-être, mais de touche : abrenuncio.
Rabelin. — Voilà ce que mérite le drôle qui vient jouer devant....
Benito. — Par Dieu! nous avons vu jouer ici des musiciens aussi....
Le Gouverneur. — Que cessent ces propos sur le devant du <î señor » Rabel et le aussi de l'Alcade; autrement, nous n'en finirons pas. Et que le « señor » Montiel commence son œuvre.
Benito. — Ce directeur apporte peu de bagages pour un aussi grand retable!
Juan. — Tout y doit être merveilles!
Chanfalla. — Attention, « señores », je commence : (( G toi, quel que tu aies été, qui fabriquas ce RetabÎe avec un si merveilleux artifice, qu'il obtint la renommée de Retable des Merveilles par la vertu qu'il renferme, je te conjure, t'oblige et t'ordonne de montrer aussitôt, incontinent, à ces « señores » quelques-unes de tes merveilleuses merveilles, pour qu'ils se réjouissent et prennent plaisir sans aucun scandale! Allons! je vois déjà que tu as fait droit à ma requête, car de ce côté paraît la figure du vaillant Samson embrassant les colonnes du temple pour le renverser sur le sol et se venger de ses ennemis. Arrête, valeureux chevalier, arrête, par la grâce de Dieu le Père ; ne fais pas une pareille témérité, afin de ne pas écraser et réduire en omelette une aussi nombreuse assemblée.
Benito. — Arrêtez! corbleu! Il serait bon qu'au lieu d'être venus pour nous divertir, nous soyons ici réduits en pâte! Arrêtez! a señor » Samson, misère de ma vie! ce sont de bonnes gens qui vous en prient! Capacho. — Le voyez-vous, Castrado?
Juan. — Pourquoi ne le verrais-je pas? Est-ce que j'ai les yeux sur le derrière de la tête?
Capacho. — C'est un cas miraculeux. Pour moi, je vois autant Samson, à cette heure, que le Grand Turc. Et pourtant, certes, je me tiens pour légitime et vieux chrétien !
Chirinos. — Garde à vous! là! voici que sort le même taureau qui tua le Gagne-pain i à Salamanque. Couchezvous, mais couchez-vous donc! Dieu vous sauve! Dieu vous protège !
Chanfalla. — Couchez-vous tous! Couchez-vous tous!
1. Serait-ce une allusion au « ganapán >> de Salamanque, au Lazarillo de Tormes, précipité par l'aveugle son maître sur les cornes du taureau de pierre du pont de la ville? M." Mérimée ne le croit pas.
Hucho ho !^ Hucho hol Hucho hol {lis se jettent tous par ierre, en tumulte.)
Benito. — L'animal de taureau a le diable au corps I 11 est fauve et marqué entre les jambes. Si je ne m'étais étendu, il m'emportait d'une volée!
Juan. ~ (c Señor » Directeur, s'il se peut, ne faites pas sortir des figures qui nous bouleversent. Et je ne le dis pas pour moi, mais pour ces jeunes filles à qui il ne reste plus une goutte de sang dans le corps à cause de la férocité du taureau.
Castrada. — Et comment, père! Je ne pense pas revenir à moi avant trois jours. Je me suis vue sur ses cornes qu'il a pointues comme une alêne.
Juan. — Si tu n'étais ma fille, tu ne l'aurais pas vu.
Le Gouverneur. — Suffit 1 Tous voient ce queje ne vois pas; mais à la fin je devrai dire que je le vois, pour Todieux 2 point d'honneur.
Chirinos. — Cette troupe de souris qui va par là, descend par ligne directe de celles qui furent élevées dans l'arche de Noé. Il en est de blanches, de blanchâtres, de jaspées et de bleues : et finalement ce sont toutes des souris.
Castrada. — Jésus! pauvre de moi! Tenez-moi, ou je vais me jeter par cette fenêtre. Des souris î Malheureuse que je suis! Ma chère, serre tes jupes et prends soin qu'elles ne te mordent pas : et, vrai! il n'en manque pas! par la vie de ma grand-mère, il y en a plus d'un
millier!
Repolla. — C'est moi qui suis la malheureuse, car elles m'envahissent sans hésitation. Une petite souris noiraude m'a saisi le genou. Qu'un secours vienne du ciel puisqu'il me manque sur la terre 'M
1. Terme de fauconnerie issu, dit Govarrubias, du français /uicher (vocare).
2. Noir (negra) dans le texte : « à cause de ce qu'il nous en coûte pour le maintenir », explique J. Gejador en son édit. du Lazarillo (p. 202, n. 5).
3. Cette phrase forme, dans le texte, deux vers qui semblent pris d'un romance.
Benito. — Encore est-il heureux que je porte des grègues; ainsi aucune souris, si petite soit-elle, ne pourrait s'introduire dans mes dessous.
Chanfalla. — Cette eau qui, avec tant de vitesse, se laisse choir des nuages, vient de la source qui donne origine et principe au fleuve Jourdain. Toute femme qu'elle touche au visage l'a soudain comme d'argent bruni, et quant aux hommes, elle fait prendre à leur barbe la couleur de l'or.
Castrada. — Entends-tu, ma chère? Découvre ton visage, car tu vois ce qu'il t'en importe. Oh! quelle liqueur savoureuse I Couvrez-vous, père, ne vous mouillez pasi
Juan. — Nous nous couvrons tous, ma fille.
Benito. — L'eau m'^a coulé dans le dos jusqu'au bas.
Capacho. — Moi, je suis plus sec qu'un jonc.
Le Gouverneur. — Que diable tout cela peut-il être, que je n'ai pas encore reçu une goutte, alors que tous se noient? Mais, au fait, serais-je seul bâtard parmi tant de légitimes ?
Benito. — Otez-moi de là ce musicien. Sinon, par Dieu ! je m'en vais sans voir d'autre figure. Que le diable emporte ce musicien lutine qui fait comme s'il jouait sans cithare ni son 1
Rabelin. — « Señor » Alcade, ne vous fâchez pas contre moi; car je joue comme Dieu a bien voulu m'apprendre.
Benito. — Dieu avait-il à t'apprendre, reptile? Metstoi derrière la couverture. Sinon, par Dieu! je te jette ce banc à la tête.
Rabelin. — Je crois que c'est le diable qui m'a ameaé dans ce village.
Capacho. — Elle est fraîche, l'eau du saint fleuve Jourdain, et bien que je me sois couvert comme j'ai pu, cependant j'ai eu un peu les moustaches atteintes, et je parierais que je les ai blondes comme l'or.
Benito. — Et encore pis cinquante foisî
Ghirinos. -- Voilà près de deux douzaines de lions
rampants 1 et d'ours mangeurs de miel. Que tout être vivant prenne garde : car, bien que fantastiques, ils ne laisseront pas que de causer du souci, et même de faire les travaux d'Hercule avec des épées dégainées.
Juan. — Holàl « Señor )> Directeur, par la corbleu! Vous allez maintenant nous remplir la maison d'ours et de lions?
Benito. — Voyez quels rossignols et calandres nous envoie Tontonelo I Ce sont des lions et des dragons ! « Señor » Directeur, montrez-nous des figures plus paisibles, ou bien nous avons assez vu ! Que Dieu vous conduise et ne restez pas un moment de plus dans le village I
Castrada. — a Señor )> Benito Repollo, laissez entrer ces ours et ces lions, ne serait-ce que pour nous, et nous en aurons grand plaisir.
Juan. — Comment, ma fille, avant tu t'épouvantais des souris, et maintenant tu demandes des ours et des lions?
Castrada. ~ Tout ce qui est nouveau plaît, mon père.
Chirinos. — Cette donzelle qui paraît à présent, si belle et parée, c'est la nommée Hérodias dont la danse eut pour prix la tête du Précurseur de la Vie. Si quelqu'un veut l'aider à danser, on verra des merveilles.
Benito. — Pour ça oui! corps du monde! c'est une belle figure, aimable et reluisante! F... de p.,.! comme elle se trémousse la belle fille! — Mon neveu Repollo, toi qui t'y connais en fait de castagnettes, accompagnela, et ce sera la fête des quatre chapes ^.
Le neveu. — Je veux bien, mon oncle Benito Repollo. {On joue la Sarabande.)
Capacho. — Par mes aïeux ! ce que ces danses de la Sarabande et de la Chaconne ^ sont anciennes I
1. Blas : rampant. Se dit d^un lion qui est représenté montant.
2. On appelle ainsi, selon Govarrubias, une fête très solennelle au cours de laquelle quatre, six ou même huit préhendien portent des crosses d'argent et des chapes de brocart pour assister à l'office et aux chants.
THEATRE 26i
Benito. -— Allons I mon neveu, tiens tête à cette coquine de juive I Mais, à propos, si elle est juive, comment peut-elle voir ces merveilles?
Chanfalla. — Toutes les règles ont des exceptions, « señor » Alcade.
Une trompette ou un cornet sonne à Vintérieur du théâtre, et UN FOURRIER de compagnies entre.
Le Fourrier. — Qui est ici le « señor » Gouverneur?
Le Gouverneur. — C'est moi. Que voulez-vous?
Le Fourrier. — Que tout de suite, à l'instant, vous fassiez préparer des logements pour trente hommes d'armes qui seront ici dans une demi-heure, et même avant, car déjà la trompette sonne. Et adieu I {Il s'en va.)
Benito. — Je parierais qu'ils sont envoyés par le savant Tontonelo I
Ghanfalla. — Non pas! c'est une compagnie de cavaliers qui logeait à deux lieues d'ici.
Benito. — Maintenant je connais bien Tontonelo, et je sais que, vous et lui, vous êtes de grandissimes coquins, sans excepter le musicien. Aussi je vous ordonne d'ordonner à Tontonelo de ne pas avoir l'audace d'envoyer ces hommes d'armes, ou je vous ferai donner deux cents coups de fouet sur les épaules, tous mieux appliqués les uns que les autres.
Ghanfalla. — Je dis, « señor » Alcade, qu'ils ne sont pas envoyés par Tontonelo.
Benito. — Je dis que c'est Tontonelo qui les envoie, comme il a envoyé les autres reptiles que j'ai vus.
Gapacho. — Nous les avons tous vus, « señor » Benito Bepollo.
Benito. — Je ne dis pas que non, « señor » Pedro Gapacho. — Ne joue pas plus longtemps, musicien de rêves I où je te casserai la tête. (Le Fourrier revient.)
Le Fourrier. — Holà 1 Les logements sont-ils préparés? Les chevaux sont déjà dans le village.
Benito. — Encore Tontonelo qui fait des siennes I Je vous jure bien, Directeur de belles paroles et de fausses promesses, que vous allez me le payer.
Ghanfalla. -- Je vous prends à témoins que l'Alcade me menace.
Chirinos. — Vous êtes témoins que TAlcade dit que les ordres de Sa Majesté sont des ordres du savant Tontonelo!
Benito. — Que mes yeux puissent te voir tontonélisée, plaise à Dieu Tout-Puissant!
Le Gouverneur. ~ Moi, je tiens, pour ma part, que véritablement ces hommes d'armes ne doivent pas être une plaisanterie.
Le Fourrier. — Une plaisanterie? Gomment donc? « Señor » Gouverneur, êtes-vous dans votre bon sens?
Juan. — Ils pourraient bien être tontonélisés comme ces choses que nous avons vues ici. Par la vie du Directeur, qu'il fasse paraître encore la donzelle Hérodias, pour que ce « señor » voie ce qu'il n'a jamais vu. Peut-être ainsi le séduirons-nous et obtiendrons-nous de lui qu'il s'en aille bientôt du village.
Ghanfalla. — Pour cela, volontiers! La voici qui revient et fait signe à son danseur pour qu'il l'accompagne de nouveau.
Le neveu. — Je ne la laisserai pas en chemin, assurément.
Benito. — C'est cela, mon neveu, fatigue-la. Des tours! et plus de tours encore! Vive Dieu, la fille est du vif-argent. Vas-y I Vas-y ! A fond î A fond I
Le Fourrier. — Ges gens sont-ils fous? Quel diable de fille est-ce là? Qu'est-ce que cette danse et ce Tontonelo?
Gapacho. — Alors, le « señor » Fourrier ne voit pas la donzelle hérodienne?
Le Fourrier. — Quel diable de donzelle ai-je à voir?
Gapacho. — Suffit! Il est de ex ilUsl
Le Gouverneur. — Il est de ex illisl II est de ex ilUsl
Juan. — Il en est, le <( señor » Fourrier! lien est!
Le Fourrier. — Je suis de la mauvaise p... qui vous engendra; et par Dieu vivant 1 si je mets la main à mon épée, je vous fais tous sortir par les fenêtres, et non par la porte.
Capacho. — Suffit! Il est de ex illisl
Benito. — Suffit I II en est, puisqu'il ne voit rien.
Le Fourrier. — Canaille à bonnet! si vous me dites encore une fois que j'en suis, je ne vous laisserai pas un os entier.
Benito. — Jamais les convertis ni les bâtards ne furent vaillants; et c'est pourquoi nous ne pouvons laisser que de dire : il en est! il en est!
Le Fourrier. — Corbleu 1 les vilains! Attendez 1
(// met la main à Vépée et se bat contre toas, VAlcade bâtonne le Rabalejo^ et la CMrinos décroche la mante et dit : )
Chirinos. — C'est le diable qui a sonné la trompette et la venue des hommes d'armes. On dirait qu'on les a appelés avec une clochette tout exprès.
Chanfalla. — L'aventure a été extraordinaire. La vertu du Retable reste entière, et demain nous pouvons le montrer au public, et nous pouvons nous-mêmes chanter le triomphe de cette bataille, en disant : Vivent Chirinos et Chanfalla!
Avant-Propos v
Introduction vu