LA PLAINTE AMOUREUSE D'ERASTRE
Amour dont la force puissante, sans pourtant obliger mon âme, l'occupa de douces pensées, puisque tu me fis tant de bien, n'exécute pas maintenant le mal dont tu me menaces! Ton humeur est plus changeante que celle de la fortune. Mais vois, seigneur, comme je fus obéissant
à tes lois, prompt à suivre tes mandements, et combien mon vouloir fut esclave du tien. Pour ma récompense, accomplis ce qu'il importe tant pour toi; ne permets pas que ces rives soient privées de cette beauté qu'elle donnait aux herbes fraîches et menues, aux humbles plantes, aux arbres fiers. Ne consens pas, seigneur, à ce qu'on ôte au Tage clair, la parure qui l'enrichit et lui vaut plus de renommée que ces arènes d'or qu'il nourrit en son sein. Aux bergers de ces prairies, ahl n'enlève point, Amour, la lumière de leurs yeux, le bonheur de leurs pensées, et cet aiguillon d'honneur qui les incitait à faire mille entreprises vertueuses! Considère que si tu laisses emporter Galathée vers la terre étrangère, tu te dépouilles du domaine que tu possèdes sur ces rives; car tu le dois à Galathée : si tu la perds, tiens pour certain que tu ne seras pas connu dans ces campagnes, que ceux qui les habitent te refuseront l'obéissance et n'iront plus vers toi porter le tribut d'usage. Note que ma supplique est juste et raisonnable, et que ce serait folie de ne la point exaucer : car, quelle loi ordonne, quelle raison approuve, que la beauté que nous formons, la sagesse qui naquit dans ces bois et ces hameaux, la grâce, par un don du ciel, accordée à notre patrie, à l'heure où nous espérions cueillir l'honnête fruit de pareilles richesses, nous soient ravies et emportées vers des royaumes étrangers, pour devenir ainsi la proie de l'inconnu? Ahl plaise au ciel clément de ne point tolérer qu'il nous soit fait tel préjudice I O vous, prés verdoyants, qui vous réjouissiez d'elle 1 O vous, ileurs odorantes qui de ses pieds touchées, exhaliez plus de parfum! O vous, plantes, vous arbres de ces bois délicieux! faites tous, à l'envi, malgré votre nature, quelque genre de sentiment qui meuve le ciel à exaucer ma prière !
[L^infortuné se ressaisit et se montre aux bergers qui l'accueillent avec une agréable simplicité. Mais voici que la noble compagnie de dames et de seigneurs revient de l'ermitage entourant Silerio, vêtu comme un jeune marié, car Timbrio et Nisida l'ont fiancé avec Blanche. Tout le monde
s'achemine en chantant vers le village. Lauso paraît, qui n'est plus triste, car il dédaigne autant Silène que jadis il l'avait aimée. On rencontre le vieil Arsindo avec la belle Maurise. Arsindo rapporte que Tinsensible Lenio est enfin touché par Tamour, et passionnément adore l'insensible Gélasie. Maurise à son tour raconte à Galathée et à Florise comment Léonarde épousa en secret le bel Artidore, et comment Théolinde ne se peut consoler, si ce n'est par la vue du berger Galercio, le frère jumeau d'Artidore.
A cet instant résonne le son d'une buccine : c'est l'appel aux bergers du prêtre Telesio, lequel vient annoncer aux pâtres accourus la mort du fameux Meliso, et les convoque pour le lendemain, au point du jour, dans la vallée des Cyprès où auront lieu les funérailles. La tristesse est générale et profonde, à peine troublée par l'apparition de Lenio qui confesse à Tiréis que l'amour Ta vaincu, et qu'il reconnaît son pouvoir.]