LA GITANILLA) 1. — PORTRAIT DE PRECIOSA
11 semble que les gitanes ^ au monde ne soient nés que pour être voleurs : issus de parents voleurs, élevés
1. Cf. A. Bonilla y San Martin, La lia fingida, dans Archivo de investigaciones históricas (1911), t. II, pp. 5-92.
2. Gitanes ou Zingari, population d'origine hindoue, aujourd'hui dispersée dans plusieurs contrées de l'Europe, où elle vit avec des coutumes et un langage à part.
avec des voleurs, ils étudient pour être voleurs et, finalement, deviennent de parfaits voleurs en tout temps et en toute circonstance. L'envie de dérober, et dérober, en eux, sont comme des accidents inséparables qui ne passent qu'avec la mort.
Donc, de cette nation, une vieille gitane, retraitée dans la science de Cacus S éleva comme sa petite-fille une enfant qu'elle appela Preciosa et à qui elle enseigna ses tours de gitane, ses artifices et sa manière de voler. Preciosa devint la meilleure danseuse de tout le gitanisme, en même temps que la plus belle et la plus sage que l'on pût trouver, non seulement parmi les gitanes, mais encore entre toutes celles que la renommée donne pour belles et sages. Ni le soleil, ni l'air, ni toutes les inclémences du ciel auxquelles, plus que personne, les gitanes sont exposés, ne purent délustrer son visage ni tanner ses mains; et, qui plus est, la grossière éducation qu'elle recevait développait en elle des dons naturels bien supérieurs à ceux d'une gitane, car elle était extrêmement fine et polie, avec je ne sais quoi de désinvolte qui ne passait pas cependant les limites de la bienséance. Au contraire, si piquante qu'elle fût, elle était si honnête qu'en sa présence nulle gitane, vieille ou jeune, n'osait chanter de chansons lascives ou dire ce qu'il ne faut pas. Finalement l'aïeule comprit le trésor qu'elle avait en sa petite-fille, et la vieille aigle résolut d'apprendre à son aiglon à voler de ses propres ailes, et à vivre de ses serres.
Preciosa sortit de ses mains riche en chansons populaires, en couplets, séguedilles^, sarabandes^ et autres vers; surtout de romances^, qu'elle chantait avec
1. Cacus, géant demi-homme et demi-satyre, fils de Vulcain, habitait une caverne au pied de i'Aventin. Hercule, à qui il avait volé quatre paires de bœufs, l'étouiTa dans son antre. Voyez Virgile, Enéide, S"" livre.
2. Séguedilles^ petites compositions le plus souvent de sept vers divisés en quatrain et tercet.
3. Sarabandes, couplets assez libres, à la fois chantés et dansés.