PRECIOSA RÉPOND A SON AMOUREUX
Et Preciosa lui dit :
« Moi, seigneur chevalier, bien que je sois gitane, pauvre et d'humble naissance, je sens au-dedans de moi je ne sais quel esprit follet et fantastique qui me pousse à de grandes choses. Les promesses ne m'émeuvent pas, ni les cadeaux ne me corrompent, ni les protestations d'obéissance ne m'attendrissent, ni enfin je ne me trouble à des compliments d'amoureux. Et malgré mes quinze ans (car suivant le calcul de ma grand'mère je les aurai pour la Saint-Michel), je suis déjà vieille de pensée, et connais plus de choses que mon âge ne peut le faire croire, et cela, plus par mon bon naturel que par expérience. Mais par l'un ou par l'autre, je sais que les pasd'octosyllabes dont les pairs sont assonances et les impairs libres. Le romance est par excellence le vers épique et dramatique.
1. Les aveugles ont toujours joui, en Espagne, de la charité populaire. Aujourd'hui encore, on peut les voir, organisés en véritables orchestres, stationner sur les plus belles voies des grandes villes et faisant de fructueuses recettes.
sionsamoureuges,à leur apparition, sont commedes élans irraisonnés qui font sortir la volonté de ses gonds; laquelle, sans souci des obstacles, se jette, afíblée, vers ce qu'elle désire, et croyant rencontrer le paradis de ses yeux trouve Tenfer de ses chagrins. Si elle atteint l'objet souhaité, son désir diminue avec sa possession, et les yeux de l'entendement s^ouvrant peut-être alors, on voit qu'il est bien d'abhorrer ce que naguère on adorait. Cette crainte engendre en moi une prudence telle que je ne crois nulle parole et doute de bien des œuvres. Un seul joyau je possède, que j'estime plus que la vie, et qui est ma virginité. Pour des promesses ou des dons, je ne saurais l'échanger, car alors elle serait vendue, et pouvant être achetée, serait de mince valeur. Artifices ni cajoleries ne doivent non plus la ravir; mais je pense l'emporter avec moi dans la sépulture et peut-être au paradis, plutôt que de l'exposer à lassant et au contact de chimères et de vains caprices. La virginité est une fleur que même en imagination on ne devrait pas offenser. Coupez la rose du rosier : comme vite elle se fanel Celui-ci la touche, celui-là la respire, tel autre l'effeuille, et finalement elle se défait entre tous ces doigts grossiers. Si vous, seigneur, ne venez que pour ce gage, vous ne le pourrez emporter que dans les liens du mariage. Si la virginité peut se courber un jour, ce ne peut être que sous ce joug sacré, car alors ce n'est pas la perdre mais l'engager en des affaires qui promettent d'heureux profits. Si vous voulez être mon époux, votre épouse je serai. Mais d'abord il faut accomplir mainte condition, mainte épreuve. En premier lieu je dois savoir si vous êtes qui vous me dites ; puis, l'ayant vérifié, il vous faudra laisser la maison de vos parents, la troquer contre nos roulottes, et vous habillant en gitane étudier dans nos écoles deux ans pendant lesquels je me ferai à votre caractère, et vous, de votre part, au mien. Après quoi, si vous tenez à moi, et moi à vous, alors je serai votre épouse. Mais jusqu'alors je ne serai avec vous que comme une sœur, et votre humble esclave pour vous
servir. Et vous devez considérer que pendant ce noviciat, il se pourrait que vous recouvriez la vue qu'en ce moment vous avez perdue, ou tout au moins troublée; que vous vous rendiez compte que vous auriez dû fuir ce qu'aujourd'hui vous suivez avec tant d'ardeur. Mais en recouvrant la liberté, avec un vrai repentir, toute faute est pardonnée. Si, acceptant ces conditions, vous vous décidez à être un soldat de notre milice, votre sort est dans votre main : car si vous en refusez une seule, vous ne toucherez pas un doigt de la mienne. »
[Preciosa vérifie les dires de son amoureux Andrés — ainsi se nomme-t-il — et entre délibérément dans la noble maison du jeune homme pour dire la bonne aventure et danser. Feignant de ne pas connaître Andrés, elle demande habilement tout ce qu'elle veut savoir et se retire satisfaite. Andrés, décidé à la suivre, apparaît un beau matinaux gitanes qui l'accueillent joyeusement dans leurs baraques. Et déjà commence l'initiation au gitanisme. Après quelques cérémonies pittoresques, un vieux gitane prend Preciosa par la main, et, se plaçant devant Andrés, lui tient un discours solennel.]