LA PROFESSION DE FOI DU GITANE
« Cette enfant, la fleur et la crème de toute la beauté des gitanes qui vivent en Espagne, nous te la livrons, soit pour épouse, soit pour amie, suivant ton bon plaisir, car notre vie libre et large n'est pas sujette aux manières de pruderie. Regarde-la bien, vois si elle te plaît, ou si quelque chose en elle t'est désagréable, car, dans ce dernier cas, choisis-en une autre plus parfaite parmi les jeunes filles d'ici, et nous te la donnerons. Mais sache que ton choix sera définitif et que tu ne devras pas t'occuper de la femme du voisin ou même des demoiselles. Nous gardons inviolablement la loi de l'amitié. Aucun ne sollicite le bien de l'autre. Nous vivons exempts de l'amère pestilence de la jalousie.
Parmi nous, il n'est point
d'adultère, ou s'il survient que nos femmes ou amies commettent quelque faute, nous n'en appelons pas à la justice pour le châtiment. Nous sommes les juges et
les bourreaux de nos épouses ou amies. Nous les tuons et enterrons dans les montagnes et déserts avec la même facilité que s'il s'agissait d'animaux nuisibles. Point de parent pour les venger ou demander compte de leur mort. Avec une pareille crainte, elles se gardent, et nous sommes tranquilles. Il est peu de choses qui ne nous soient communes à tous, sauf la femme ou l'amie, car nous voulons que chacune soit à celui qui l'eut en partage. Entre nous, toutefois, la vieillesse est cause de divorce comme la mort : qui le désire peut délaisser la femme vieille, s'il est jeune encore, et en choisir une autre qui corresponde au plaisir de son âge. Avec ces lois et statuts, nous nous conservons et vivons joyeux; maîtres des champs, des semailles, des forêts, des monts, des fontaines et des fleuves. Les monts nous offrent leur bois gratis ; les arbres leurs fruits ; la vigne son raisin ; les potagers leurs légumes; les sources leur onde; les rivières leurs poissons; les chasses gardées leur gibier; et nous avons l'ombre des rochers, l'air frais des crevasses, l'abri des cavernes. Pour nous les inclémences du ciel sont douceurs, les neiges un rafraîchissement, la pluie une baignade, le tonnerre est de la musique et les éclairs des flambeaux. Le sol dur est pour nous un matelas de tendres plumes; le cuir tanné de nos corps nous sert de harnais impénétrable; notre souplesse légère se joue des fers, des fossés, des murailles. Contre notre courage ne valent ni les liens, ni l'estrapade, ni le linge qui étouffe, ni le chevalet. Entre le oui et le non nous n'établissons pas de différence quand il nous convient. Nous nous posons toujours en martyrs plutôt qu'en confesseurs. Pour nous les bêtes de somme se nourrissent dans les champs, comme dans les villes se coupent les bourses. Ni l'aigle, ni aucun oiseau ne s'élance avec autant de promptitude sur la proie qui s'offre, que nous sur l'occasion intéressante. Et en résumé nous avons mainte habileté qui nous promet une heureuse fin. Car dans la prison nous chantons, sur le chevalet nous nous taisons, le jour nous travaillons, la nuit nous volons, ou pour mieux dire nous mettons
ordre à ce que nul ne néglige de savoir où il met son bien. La crainte de perdre l'honneur ne nous fatigue pas, et l'ambition de l'accroître ne nous enlève pas le sommeil. Nous ne soutenons pas de partis, ne nous levons pas avant le jour afin de présenter des requêtes, d'accompagner des magnats, de solliciter des faveurs. Tels que des plafonds dorés et de somptueux palais nous estimons ces baraques et ces roulottes mobiles; tels que des tableaux et tapisseries de Flandres, ce qu'à nos yeux la Nature à chaque pas nous montre en ces rocs escarpés, ces montagnes neigeuses, ces prairies déroulées et ces bosquets touffus. Nous sommes des astrologues rustiques, car, dormant presque toujours à ciel ouvert, nous y savons lire les heures. Nous voyons comment l'aurore met en fuite et balaie les étoiles, et comment elle surgit avec l'aube sa compagne, réjouissant l'air, refroidissant l'eau et humectant la terre; puis, derrière elle, le soleil, dorant les cimes et frisant les montagnes (comme a dit l'autre poète). Et nous ne craignons pas que son absence nous gèle, quand il nous frappe obliquement de ses rayons, ni que ceux-ci nous embrasent quand ils nous portent des coups droits; car nous faisons même visage au soleil et à la glace, à la stérilité comme à l'abondance. Pour conclure, nous vivons par nous-mêmes, sans nous préoccuper du vieux dicton : « on arrive à la fortune par l'église, la mer ou la maison royale », nous avons ce que nous voulons, nous contentant de ce que nous avons.... Je vous ai dit cela, noble jeune homme, pour que vous n'ignoriez pas la vie à laquelle vous venez, et la conduite que vous devez tenir. Mais ce n'est là qu'une ébauche; avec le temps vous découvrirez une infinité de choses non moins dignes d'attention. »
[Andrés s'habitue à la vie des gitanes et devient fameux entre tous. Et son amour pour Preciosa s'accroît de jour en jour, attisé encore par la jalousie que lui inspire un nouveau compagnon, Clément, jeune homme de bonne famille qui, à la suite d'une intrigue suivie d'un duel, a dû fuir la justice, et se réfugie chez les gitanes. Or, Clément est un de ces pages-poètes
qui, jadis, à Madrid courtisèrent Preciosa. Cependant il est loyal, et renonce à rivaliser avec l'amoureux Andrés dont il sait peu à peu dissiper les soupçons.
Sur ce, la troupe nomade arrive près de Murcie. Une veuve de la ville, doña Juana Carducha, s'éprend d'Andrés et lui oiîre sa main avec sa fortune. Le jeune homme refusant, la veuve dépitée se venge : elle cache quelques bijoux dans les bagages d^Andrés, après quoi elle crie au voleur. La police accourt. Un bravache, neveu de TAlcade, soufflette Andrés, qui le tue. On se saisit des gitanes que l'on jette en prison, à l'exception de Preciosa que la femme du Corregidor, pour sa beauté, désire voir. Avec Preciosa, son « aïeule >» est également exceptée.
La Corregidora admire Preciosa. Sa vue l'émeut et lui rappelle une enfant qu'elle a perdue. La gitanille supplie qu'on lui rende son Andrés, et son accent est tel que la Corregidora l'embrasse en versant des larmes. Mais survient le Corregidor, surpris de trouver sa femme ainsi bouleversée. 11 en demande la cause.]