Dans le sens de dignes de renommée (id
avaient pas, leurs chausses étaient de toile, et leurs bas de chair vivante. Il faut dire qu'ils y suppléaient par des souliers : ceux du premier, des expadrilles aussi emportées que portées, ceux du second, piqués et sans semelle, de sorte qu'ils lui servaient mieux d'entraves que de chaussures. L'un se couvrait du bonnet vert, de la montera des chasseurs; l'autre d'un chapeau sans ruban, bas de forme et large de bords; il portait sur le dos, rattachée devant la poitrine, une chemise cirée, couleur chamois, qui se retroussait toute en une manchet L'autre était libre et sans besace, bien que sur son sein apparût quelque chose de volumineux qui, l'on s'en aperçut ensuite, était un col, de ceux qu'on appelle valona^, fort bien empesé de graisse, et si effiloché à force de déchirures, qu'on eût dit de la vraie charpie : il y serrait un jeu de cartes tout arrondi d'avoir été manié, et dont chaque figure, ayant perdu ses pointes, avait été rognée pour durer plus longtemps.
Ils étaient brûlés de soleil, avaient les ongles en deuil, les mains insuffisamment propres. L'un portait une moitié d'épée, l'autre un couteau à manche jaune, de ceux qu'on nomme de << vachers » ^. Ils s'en furent faire la sieste sous l'auvent ou couvert placé devant l'auberge, et s'asseyant en face l'un de l'autre, le plus âgé en apparence dit au plus jeune :
« De quel pays étes-vous, seigneur gentilhomme, et où donc allez-vous bien?
1. M. Rodríguez Marin fait observer qu'il ne s'agit pas ici d'une manche de la chemise qu'il portait, mais d'une autre manche séparée et distincte comme celle où le page de la Petite Gitane portait quatre cents écus d'or : une sorte de sac, de valise de voyageur pauvre.
2. Sorte de rabat de fine toile ou de dentelle, dont la mode commençait, en Espagne, à être supplantée par celle des collets plissés, ruches, tuyautés.
3. Parce que les vachers s'en servaient pour sacrifier les vaches. M. Rodríguez Marín nous apprend que l'usage de ces énormes couteaux devint tel, que les autorités de Séville, en séance du 22 juin 1607, en demandèrent la réglementation.
— Mon pays, seigneur chevalier, répondit l'interrogé, je l'ignore autant qu'où je vais.
— Mais en vérité, dit l'aîné, vous n'êtes pas tombé du ciell et ce n'est pas ici endroit où demeurer; on est forcé d'aller plus loin I
— Oui-da, repartit l'autre, mais j'ai dit la vérité : mon pays n'est pas le mien, car je n'y ai qu'un père qui ne me reconnaît point et qu'une marâtre qui me traite en beau-fils. Mon chemin esta l'aventure et j'y mettrais un terme où quelqu'un m'offrirait ce qu'il faut pour passer cette vie misérable.
— Et savez-vous quelque métier? lui demanda le grand.
— Je sais courir comme un lièvre, sauter comme un daim, et manier les ciseaux très délicatement.
— Tout cela est fort bon, utile et profitable; car quelque sacristain vous donnera bien l'offrande de la Toussaint afin que, le Jeudi-Saint, vous coupiez des fleurons de papier pour orner le monument *.
— Je ne coupe pas de cette manière, répliqua l'autre, mais mon père, par la miséricorde du ciel, est tailleur et ravaudeur, et m'apprit à couper des antiparas qui, vous le savez sans doute, sont des demi-chausses avec couvre-empeigne, qui de leur nom exact s'appellent des guêtres. Et je les coupe si bien que j'y pourrais passer maître 2, mais la malchance me laisse dans mon coin.
— Cela — et pire encore — est le sort du talent : et j'ai toujours entendu dire que les meilleures compétences sont les moins utilisées. Mais vous avez le temps d'améliorer le vôtre. De plus, si je ne m'abuse, et si mon œil ne me trompe pas, vous avez d'autres dons secrets, que vous ne voulez pas révéler.
1. Les monuments du Jeudi-Saint sont, en Espagne, beaucoup plus imposants que nos « tombeaux » des églises françaises. Leur érection exige le concours de nombreux artistes en tous genres.
2. L'examen pour passer maître, dans les corporations, était fort difficile. Il fallait réaliser une « œuvre d'art ».
— Peut-être en ai-je, dit le jeune, mais, comme vous Tavez bien deviné, je ne puis les dire en public. »
A quoi, le grand répliqua :
« Eh bien, sachez que je suis Tun des rares garçons qui gardent les secrets. Et pour vous obliger à vous ouvrir à moi et ne plus être méfiant, je vous veux faire la faveur de m'ouvrir à vous tout d'abord; car j'imagine que le destin ne nous a pas réunis sans mystère, et je pense que nous serons, jusqu'à la fin de notre vie, de véritables amis. »
[Ils se racontent mutuellement leur histoire : comment, issus d'une bonne famille, ils devinrent ce qu'ils sont : d'aimables lurons picaresques.
Emmenés à Séville par de complaisants voyageurs qu'ils détroussent, Rinconete et Cortadillo se livrent gentiment au vol à la tire, quand ils apprennent l'existence d'une « sainte » congrégation de voleurs, dont tout larron bien né doit faire nécessairement partie. Ils demandent donc à être présentés au supérieur de la confrérie : le seigneur Monipodio.]