‹ Œuvres choisiesChapitre 59 sur 138 · UNE RIXE A BARCELONE · texte numérisé non relu

UNE RIXE A BARCELONE

Le beau site de la ville les remplit d'admiration, et ils l'estimèrent la fleur des belles cités du monde, et l'honneur de l'Espagne, la crainte et l'épouvante des ennemis voisins et lointains, la joie et les délices de ses habitants, la protection des étrangers, l'école de la chevalerie, le modèle de la loyauté, et la satisfaction de ce qu'un goût averti et raffiné peut demander d'une ville grande, fameuse et bien établie. Dès qu'ils y furent entrés, ils entendirent du vacarme, et virent courir une foule de gens en tumulte. Ils demandèrent a cause de cette agitation, à quoi l'on répondit que la

chiourme des galères qui étaient sur la plage s'était révoltée et se querellait avec la population de la ville. Ce qu'entendant, Don Rafaël ^ voulut voir ce qui se passait, bien que le muletier lui conseillât de n'en rien faire, car il n'était pas prudent d'aller ainsi s'exposer à un danger manifeste, et l'on se tirait malaisément de pareilles querelles, fréquentes dans cette ville, dès qu'y arrivaient des galères. Le conseil du muletier ne put empêcher Don Rafaël d'aller où bon lui semblait, et ainsi tous le suivirent. Dès leur arrivée au port, soudain ils aperçurent mainte épée hors du fourreau, et de beaucoup d'hommes se sabrantsans pitié. Sans mettre pied à terre ils s'approchèrent tant qu'ils voyaient distinctement les visages des combattants, car le soleil n'était pas encore couché. La foule était nombreuse accourant de la ville, et non moins nombreuse celle qui débarquait des galères, bien que celui qui les commandait, un chevalier valencien appelé Don Pedro Vich, menaçât de la poupe de la galère capitane ceux qui, dans les esquifs, s'étaient embarqués pour aller secourir les leurs. Mais voyant l'inutilité de ses cris et de ses menaces, il fit tourner les proues des galères dans la direction de la ville, et tirer une pièce sans boulet, signal que s'ils ne s'éloignaient, un second coup porterait. Don Rafaël considérait attentivement la rixe cruelle et sans miséricorde, quand il remarqua parmi ceux qui, du côté des galères, montraient la plus vive ardeur, un valeureux jeune homme d'environ vingtdeux ans, tout habillé de vert et coiffé d'un chapeau de la même couleur, orné d'un riche bourdalou qui semblait être de diamants. Son adresse à la lutte et son brillant costume attiraient les regards de tous les spectateurs, et de telle façon s'attachèrent sur lui les regards de Théodosie ainsi que de Léocadie, que toutes deux en même temps s'écrièrent : « Dieu me protège I Je n'ai pas d'yeux pour voir, ou Thomme à l'habit vert n'est

1. C'est le propre frère de Théodosie que celle-ci a retrouvé dans une auberge d'Andalousie, et qui, depuis, l'accompagne.

autre que M arc- Antoine! » Ce qu'ayant dit, légèrement, elles sautèrent de leurs mules, et, empoignant leurs épées et leurs dagues, sans crainte aucune pénétrèrent au beau milieu de la mêlée, se plaçant l'une à la gauche, l'autre à la droite de Marc-Antoine (car tel était bien le jeune homme vêtu de vert que l'on a dit). « Ne craignez point, lui dit en arrivant Léocadie, seigneur Marc-Antoine, car vous avez près de vous qui de sa propre vie fera un bouclier afin de défendre la vôtre. — - Qui en doute, puisque je suis làl )> répliqua Théodosie. — Don Rafaël entendant et voyant ce qui se passait, les suivit de même et se mit de leur parti. Marc- Antoine, occupé d'attaquer ou bien de se défendre, ne fit pas attention aux propos qu'on lui tint, mais acharné à se battre, se livrait à d'incroyables exploits. Pourtant, comme des gens de la ville le nombre augmentait sans cesse, ceux des galères furent forcés de se retirer lentement jusqu'à se mettre dans l'eau. Marc- Antoine reculait avec la plus mauvaise grâce, et de son même pas allaient se retirant, toujours à ses côtés, les deux vaillantes et nouvelles Bradamante et Marfise^ ou Hippolyte et Penthésilée ^. Mais alors apparut, sur un puissant cheval, un chevalier catalan de la célèbre famille des Cardonas, lequel se mit entre les deux partis, et fit se retirer tous ceux de la cité qui, avec respect, obéirent, dès qu'ils l'eurent reconnu.

[Marc-Antoine, blessé, est transporté chez le chevalier catalan où les soins les meilleurs lui sont donnés. A son chevet, Léocadie et Théodosie veillent en attendant l'heure qui décidera de leur sort. Dès que Marc-Antoine est en état de parler, Léocadie lui rappelle sa promesse et lui demande de la tenir. Le blessé confesse le tort qu'il eut de prendre à Tétourdie un double engagement. Mais il n'épousera que Théodosie. Léocadie consent enfin à reprendre sa parole. Elle se mariera avec Don Rafaël.

1. Bradamante et Marfise, Tune amante et l'autre sœur de Roger, dans le Roland Furieux de l'Arioste.

2. Hippolyte = Amazone, emmenée captive par Hercule, et devenue l'esclave puis l'épouse de Thésée. — Penthésilée = reine des Amazones, tuée par Achille sous les murs de Troie.

Les deux couples vont en pèlerinage à Saint-Jacques de Gompostelle, puis retournent en Andalousie. Ils arrivent à temps pour faire cesser un duel entre le père de Théodosie et celui de Marc-Antoine, provoqué par Tinconduite du jeune homme. Tout s'arrange, et le double mariage se célèbre « avec une royale et splendide magnificence ». Les époux vécurent de longues et heureuses années, et laissèrent une descendance qui durait encore au temps de Cervantes.]

Cornélie.

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