CE QUE VALENT LES ALGUAZILS
Un jour mon maître attaqua à lui seul, à la porte de Jerez, six fameux ruiiens, sans que je le puisse aider en rien, car je portais une muselière qu'il ne m'ôtait que la nuit. Je fus émerveillé de son audace, de sa vigueur, de sa hardiesse : il entrait et sortait à travers les six épées des bravaches comme si elles fussent baguettes d'osier. C'était un étonnement que de voir ses estocades, ses ripostes et parades, l'œil au guet pour n'être pas tourné. Finalement, il resta pour moi et pour tous ceux qui virent ou surent la querelle comme un nouveau F^odomont S ayant porté ses ennemis de la porte de Jerez 2 jusqu'aux marbres du collège de Maître Rodrigue ^ c'est-à-dire à plus de cent pas. 11 les y enferma, et revint prendre les trophées de la bataille, qui furent trois fourreaux d'épée qu'il alla montrer à l'Assistant, lequel, si je m'en souviens bien, était alors le licencié Sarmiento de Valladares, fameux par la destruction de la Saussaie ^ On se montrait mon maître du doigt dans les rues où il passait, comme pour dire : « C'est celui-là le vaillant qui a osé seul lutter avec la
1. Impie et audacieux paladin du Roland Furieux de PArioste, qui, entre autres exploits, met le feu à Paris (XVI, 85 et suiv.).
2. Entre la porte de la Carne et la Tour de VOr, contre San Telmo. Elle a disparu pendant la Révolution.
3. A la porte de Jerez, entre les murs de l'Alcazar et l'enceinte de la ville, s'élevait le collège Majeur de Santa Maria de Jesús, Université de Séville fondée par Rodrigo Fernández de Santaella, d'où ce nom de Collège de Maître Rodrigue.
4. Cette Saussaie, sise dans la « serranía » de Ronda et sur la route de Gibraltar, était un repaire de soldats révoltés sous le commandement d'un chef hardi, Antonio de Luna. La destruction dont parle ironiquement Cervantes ne fut en réalité qu'une amnistie royale.
ñeur des bravaches d'Andalousie. » A se promener dans la ville pour se laisser voir, mon maître employa le reste de la journée; et la nuit nous trouva à Triana, dans une rue adjacente à la poudrière. Et mon maître ayant ouvert l'œil, comme on dit dans le monde des filous, pour être bien certain de n'être pas vu, entra dans une maison, moi derrière lui, où nous découvrîmes dans une cour tous les vauriens de la querelle, sans capes ni épées, et déboutonnés. L'un d'eux, qui devait être l'hôte, avait dans une main une grande jarre de vin, et dans l'autre une grande coupe de taverne qu'il remplissait jusqu'aux bords de vin généreux et écumant et offrait à toute la compagnie. A peine eurent-ils aperçu mon maître qu'ils allèrent à lui les bras ouverts, et tous l'invitèrent, et il leur fit raison à tous, comme il l'eût faite à d'autres s'il y avait eu quelque intérêt, car il était de caractère affable et répugnait à fâcher quelqu'un pour des vétilles.
Vouloir te narrer maintenant la vie qu'on mena dans cette maison, le dîner qu'on y absorba, les batailles que l'on raconta, les vols que l'on narra, les dames qu'ils se vantèrent de connaître et celles qu'ils dédaignèrent, les louanges qu'ils se donnèrent les uns aux autres, les bravaches absents que l'on nomma, le talent d'escrimeurs dont ils firent preuve en se levant au milieu du repas pour mettre en pratique les feintes qu'ils imaginaient et exécutaient avec les mains, l'exquis vocabulaire dont ils usaient, et enfin l'aspect de l'hôte qu'ils respectaient tous comme leur maître et seigneur, serait me mettre en un labyrinthe dont il ne me serait pas possible de sortir quand je voudrais. Finalement, j'en vins à entendre avec certitude que le maître de la maison, qu'ils appelaient Monipodio, était receleur de larrons et auxiliaire ^ de rufiens, et que la grande querelle de mon maître avait été d'abord concertée avec eux, avec les circonstances de la retraite et de l'abandon
1. Pala dans le texte = argot : celui qui occupe l'attention de quelqu'un pendant qu'on le vole.
LES NOUVELLES EXEMPLAIRES lÔl
des fourreaux d'épées que mon maître paya au comptant ainsi que le dîner, au prix qu'indiqua Monipodio; dîner qui s'acheva presque au point du jour dans la satisfaction générale.
[Berganza quitte l'alguazil pour des soldats, pour une affreuse sorcière, pour des gitanes qu'il juge de parfaits voleurs, pour un de ces Morisques qui sont la « vermine » de l'Espagne, enfin pour un poète dont il nous dit la misère.]