‹ Œuvres choisiesChapitre 68 sur 138 · LA CONDITION DU POETE · texte numérisé non relu

LA CONDITION DU POETE

Le poète, après avoir écrit quelques strophes de sa magnifique comédie, sortit de sa poche avec beaucoup de calme et de lenteur quelques croûtons de pain, et environ vingt grains de passerilles, car je crois bien les avoir comptées, et môme je doute qu'il y en eût autant, car certaines miettes de pain qui les accompagnaient faisaient masse avec elles. Il souffla dessus, fit partir les miettes, et une à une mangea les passerilles avec la grappe elle-même, car je ne lui en vis jeter aucune, les aidant avec les croûtons qui, violacés par leur mélange avec la bourre du fond de sa poche, paraissaient moisis, et étaient si durs que, bien qu'il essayât de les attendrir en les promenant maintes fois dans sa bouche, il ne put avoir raison de leur fermeté. Ce qui tourna à mon profit, car il me les jeta en disant : « To, to, prends, et que cela te fasse du bieni » Voyez! dis-je à part moi, quel nectar ou quelle ambroisie me donne ce poète! C'est là sans doute ce dont se nourrissent les dieux et son Apollon, là-haut, dans le ciel! Enfin, pour la plupart, les poètes sont fort misérables S mais plus grande encore était ma misère puisqu'elle m'obligea à manger ce qu'il rejetait. Tant que dura la composition de sa comédie, il ne laissa pas de venir au jardin, et les croûtons ne me manquèrent point, car il Íes partageait fort libéralement avec moi. Après quoi nous

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