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VERS LE LIEU DE LA PENITENCE

(Chapitre xxv.)

Tout en causant, ils arrivèrent au pied d'une haute montagne qui, presque comme un roc taillé, était seule entre beaucoup d'autres qui l'entouraient. Au pied du mont courait un ruisseau mansuet, et tout autour s'étendait un pré d'un vert si luxuriant qu'il réjouissait les yeux de qui le regardait. Il y avait par là beaucoup d'arbres sylvestres, quelques plantes et quelques fleurs, qui faisaient cet endroit paisible. Ce site fut choisi par le Chevalier de la Triste Figure pour y faire sa pénitence, et dès qu'il l'eut vu, il commença à dire à voix haute, comme s'il fût sans jugement :

« Voici le lieu, ô ciell que je pense choisir pour pleurer le malheur où vous-même m'avez placé. Tel est l'endroit où l'humeur de mes yeux fera croître les eaux de ce petit ruisseau, où mes soupirs continuels et profonds émouvront sans cesse les feuilles de ces arbres montagnards, en témoignage et comme signe de la peine que souffre mon cœur égaré. O vous, qui que vous soyez, dieux rustiques qui dans ces lieux inhabitables avez fait votre demeure, oyez les plaintes de cet amant infortuné, qu'une longue absence et une jalousie imaginaire ont conduit à se lamenter parmi cette âpre nature, à se plaindre du caractère inflexible de cette belle ingrate, terme et fin de toute humaine beauté! O

VOUS, Napées et Dryades S qui avez pour habitude de vivre en l'épaisseur des monts, que les satyres légers et lascifs dont vous êtes, quoiqu'en vain, aimées, ne troublent jamais votre doux repos, si vous m'aidez à déplorer mon malheur, ou si du moins vous ne vous fatiguez point de l'entendre I 0 Dulcinée du Toboso, jour de ma nuit, gloire de ma peine, nord de mon chemin, étoile de ma fortune, que le ciel exauce tous tes souhaits, si tu considères le lieu et l'état où m'a conduit ton absence, et si tu corresponds à la foi que je t'ai donnée par la récompense qu'elle mérite. O vous, arbres solitaires, qui dorénavant ferez compagnie à mon isolement, donnez indice, par le doux mouvement de vos ramures, que ma présence ne vous cause point déplaisir! O toi, mon écuyer, agréable compagnon de mes aventures heureuses ou contraires, garde bien le souvenir de ce que tu me verras faire ici afin de le conter à celle qui en est la cause totale ! »

[Don Quichotte s'imposera de rudes pénitences. Et il écrit à Dulcinée une lettre que Sancho doit aller lui remettre. Celui-ci part, en effet, mais en oubliant d'emporter la missive. Or il rencontre en chemin le curé et le barbier de son village qui lui posent mille questions sur son maître, et auxquels il se dispose à montrer la lettre. Ne la trouvant pas, et pour cause, il s'imagine l'avoir perdue. Le curé et le barbier lui conseillent de feindre auprès de Don Quichotte de l'avoir donnée à Dulcinée, mais que celle-ci, ne sachant pas lire, a répondu de vive voix. Quant à eux ils se déguisent en demoiselle affligée avec son écuyer à longue barbe. Ainsi accoutrés, ils iront chercher Don Quichotte qui ne pourra manquer de les suivre et de revenir avec eux à son village où l'on tentera de guérir sa folie.

Mais voici qu'ils rencontrent le pauvre fou Cardenio, le fiancé de la parjure Lucinde, laquelle doit épouser le noble et beau Fernand qui pour elle abandonne la belle Dorothée. Et le voulant consoler, ils entendent une douce et plaintive voix, qui est celle de Dorothée elle-même venue, comme Gardenio, se lamenter dans la solitude lénifiante des monts. Gardenio lui

1. Les Napées étaient les nymphes fugitives des collines, et les Dryades celles des bois.

promet de la ramener à Fernand qu'il saura décider, et contraindre, au besoin, à réparer ses torts envers elle.

Dorothée, mise au courant du projet du curé et du barbier, s'offre à jouer elle-même le rôle de la demoiselle affligée. Elle s'habille d'un fort riche costume, et à Sancho qui survient, le curé raconte que celle belle dame « n'est rien moins que l'héritière par ligne directe de mâle du grand royaume de Micomicon, laquelle va à la recherche de son maître afin de lui demander faveur pour redresser le tort qu'un mauvais géant lui a fait ». Sancho se félicite de cette aventure et prie le curé de conseiller au chevalier d'épouser cette princesse.

Tous arrivent à l'endroit où se trouve Don Quichotte, et Dorothée lui fait promettre de ne plus affronter d'autre péril avant de l'avoir vengée du traître qui l'a dépouillée de son royaume. On se met en route pour Micomicon. Don Quichotte se montre galant envers Dorothée, mais regrette de ne la pouvoir épouser, car son cœur appartient à Dulcinée. La pensée de sa dame lui fait interroger Sancho.]

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