La nuit de Noël
paix, et qu'en cela il l'emporte sur celui des lettres, venons-en maintenant aux travaux corporels du légiste et à ceux du professionnel des armes, et voyons quels sont les plus grands. »
De telle manière et en de si bons termes discourait Don Quichotte, qu'il obligea ceux qui l'entendaient à ne le plus tenir pour fou. Au contraire, étant pour la plupart gentilshommes destinés aux armes, ils l'écoutaient fort volontiers. Et lui, continua ainsi :
« Je dis, donc, que les travaux de l'étudiant sont ceux-ci : principalement la pauvreté (non parce que tous sont pauvres, mais pour mettre les choses au pis); et en ayant dit qu'il souffre de la pauvreté, il me semble que je n'aurais rien de plus à dire de son infortune, car celui qui est pauvre ne possède rien de bon ^ Cette pauvreté, il en souffre sous toutes les formes, la faim, le froid, la nudité, ou les trois ensemble. Mais, malgré tout, elle n'est pas telle qu'il ne puisse manger, fût-ce un peu plus tard qu'il n'est d'usage, fût-ce des miettes des riches, puisque la pire misère de l'étudiant est ce qu'il appelle aller à la soupe. Et il ne lui manque point quelque brasero ou cheminée d'autrui pour sinon réchauffer, du moins attiédir sa froidure, et enfin, la nuit, il dort à couvert. Je ne veux point parler d'autres détails, à savoir du manque de chemises, du non excès de chaussures, de la rareté et du peu de poil du vêtement, ou de cette façon d'engloutir avec tant de bonheur quand le sort propice lui offre quelque banquet. Par ce chemin que j'ai peint, âpre et diffîcultueux, butant ici, tombant là, se relevant puis retombant, les étudiants arrivent au grade qu'ils désirent. L'ayant obtenu, nous en avons vu beaucoup qui, après avoir passé par toutes ces Syrtes, par ces Gharybde et Scylla, comme portés sur les ailes de la fortune favorable, ont commandé et gouverné le monde d'une chaise, troquant leur faim contre la satiété, leur froid contre le rafraîchissement, leur dénuement contre d'élégants habits, et leur som-