‹ Œuvres choisiesChapitre 79 sur 138 · DISCOURS DE DON QUICHOTTE SUR LES ARMES ET LES LETTRES · texte numérisé non relu

DISCOURS DE DON QUICHOTTE SUR LES ARMES ET LES LETTRES

(Chapitre xxxvii.)

« Vraiment, messieurs, à bien considérer, des choses grandes et inouïes voient ceux qui professent l'ordre de la chevalerie errante. Car, quel être vivant du monde, s'il entrait maintenant par la porte de ce château et nous voyait tels que nous paraissons, pourrait juger et croire que nous sommes ce que nous sommes? Qui pourrait dire que cette dame, à mon côté, est la grande reine que nous savons tous et que je suis ce Chevalier de la Triste Figure dont le nom court ici-bas dans la bouche de la Renommée? On ne peut douter maintenant que cet art et exercice surpasse tous ceux que les hommes inventèrent, et d'autant plus doit-on le tenir en estime qu'il est sujet à plus de périls. Qu'ils s'ôtent de devant moi, ceux qui disent que les lettres l'emportent sur les armes : car je leur apprendrai, quels qu'ils soient, qu'ils ne savent ce qu'ils disent. En effet la raison qu'ils allèguent et à laquelle ils s'en tiennent, est que les travaux de l'esprit excèdent ceux du corps, et que les armes ne se pratiquent qu'avec le corps, comme si ce fût là exercice de gagne-deniers pour lequel il n'est besoin que de bonnes forces, ou comme si en ce que nous autres, professionnels, nous appelons « armes » ne fussent pas comprises les actions militaires qui demandent pour être exécutées beaucoup d'entendement, ou encore comme si le guerrier qui a une armée à sa charge, ou la défense d'une ville assiégée, n'avait pas à travailler autant avec l'esprit qu'avec le corps. Sinon, que l'on voie si l'on peut réussir par les forces corporelles à savoir et conjecturer l'intention de l'ennemi, les desseins, les stratagèmes, les difficultés, la prévention des dommages à

craindre; toutes choses qui demandent l'action de l'intelligence et auxquelles le corps ne prend aucune part.

Ceci posé que les armes requièrent, comme les lettres, l'aide de l'esprit, voyons maintenant lequel de ces deux esprits, celui du lettré ou celui du guerrier, travaille le plus; et nous le connaîtrons par la fin et l'aboutissement vers lesquels chacun s'achemine; car l'on doit tenir en plus grande estime l'intention qui a pour objet la fin la plus noble. La fin et le but des lettres — et je ne parle pas ici des divines^ qui ont pour but de conduire les âmes au ciel, car à une fin aussi infinie nulle autre ne peut s'égaler; mais des lettres humaines^ — sont de mettre au point la justice distributive, et de donner à chacun ce qui est sien, d'entendre et de faire que les bonnes lois soient observées. Fin, à coup sûr, généreuse, haute et digne de grandes louanges; mais non d'autant qu'en mérite celle vers quoi tendent les armes, qui ont pour objet la paix, c'est-à-dire le bien majeur que les hommes peuvent désirer en cette vie. Ainsi, les premières bonnes nouvelles que reçut le monde et que reçurent les hommes, furent données par les anges dans la nuit qui fut notre jour-^, quand ils chantèrent dans les airs : <( Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » ; et la salutation que le meilleur maître de la terre et des cieux enseigna à ses disciples de prédilection, fut de dire en entrant dans une maison : « La paix soit dans cette maison »; et mainte autre fois il leur dit : « Je vous donne ma paix; je vous laisse ma paix; la paix soit avec vous », comme un joyau, un gage, donnés et laissés par sa main divine : joyau tel que sans lui nul bien ne saurait être sur la terre ni dans le ciel. Cette paix est la véritable fin de la guerre, et en disant guerre je dis aussi les armes. Cette vérité, donc, étant admise que le but de la guerre est la

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