‹ Œuvres choisiesChapitre 85 sur 138 · Pâte faite de sucre et d'huile d'amandes · texte numérisé non relu

Pâte faite de sucre et d'huile d'amandes

2. Nom sous lequel on désignait au Moyen âge certains rois de la Tatarie ou du Gathay, chrétiens nestoriens selon les uns, idolâtres selon les autres; ou le Dalai-Lama, grand-pontife du Thibet, ou enfin le négus d'Abyssinie, qui était chrétien.

vaut d'autant mieux qu'elle paraît véritable, et plaît d'autant plus qu'elle est vraisemblable et possible. Les œuvres d'imagination doivent se marier avec l'entendement de ceux qui les lisent. On les doit écrire de sorte que, facilitant l'impossible, aplanissant le sublime, suspendant les esprits, elles étonnent, divertissent, entretiennent, faisant aller de pair la surprise et le plaisir. Toutes ces choses ne pourront être réalisées par celui qui fuit la vraisemblance et l'imitation en quoi consiste la perfection de ce que l'on écrit. Je n'ai vu aucun livre de chevalerie qui fasse un corps de fable entier avec tous ses membres, de manière que le milieu corresponde au début, et la fin au débat et au milieu; mais on le compose de tant de membres qu'il semble que l'on ait plutôt l'intention de former une chimère ou un monstre que de créer une figure proportionnée. En outre, les auteurs sont rudes quant au style; incroyables quant aux exploits qu'ils rapportent; lascifs dans les amours; manquant de savoir-vivre et de courtoisie; longs dans les récits de bataille ; sots dans leurs discours ; absurdes quant aux voyages; et finalement, privés de tout sens de l'art et dignes, pour cela, d'être exilés de la république chrétienne, comme gens inutiles. »

[Le chanoine, à l'appui de ses dires, en veint à comparer le roman avec le théâtre, ce qui lui vaut une intéressante réplique du curé.]

13. —LE CURÉ A SON TOUR TRAITE DES COMEDIES. (Chapitre xLvni.)

« Vous avez touché à un sujet, monsieur le Chanoine, interrompit le Curé, qui a réveillé en moi une vieille rancune que je nourris contre les comédies qui sont à la mode à présent, et telle qu'elle égale celle que j'ai envers les livres de chevalerie. Car les comédies doivent être, suivant l'avis de Tullius \ le miroir de la vie

1. Glemencin rappelle les expressions exactes de Cicerón : imitatio vitacy spéculum consuetudinis, imago veritatis.

humaine, Texemple des mœurs et l'image de la vérité, tandis que celles qui se représentent aujourd'hui sont des miroirs de sottises, des exemples de niaiseries et des images de lasciveté. Car, dans la matière dont nous traitons, est-il une pire absurdité que de voir paraître un enfant dans ses langes à la première scène du premier acte, lequel à la seconde est devenu barbon ? * Ou encore de nous peindre un vieillard plein d'ardeur et un jeune homme couard, un laquais rhétoricien, un page conseiller, un roi gagne-denier et une princesse laveuse de vaisselle? Et que dirai-je de l'observance des temps où peuvent se passer les actions qu'elles représentent, sinon que j'ai vu une comédie dont la première journée commença en Europe, la seconde en Asie, la troisième s'acheva en Afrique; et même, si elle eût été de quatre journées, la quatrième se serait terminée en Amérique, et ainsi la comédie se serait donnée dans les quatre parties du monde! Et s'il est vrai que l'imitation est la principale qualité de la comédie, comment se peut-il qu'aucun esprit moyen soit satisfait de ce qu'en une action qui a lieu au temps du roi Pépin et de Charlemagne, on attribue au môme personnage qui est le principal de la comédie, les rôles de l'empereur Héraclius qui entra avec la Croix à Jérusalem, et de celui qui conquit le Saint-Sépulcre comme Godefroy de Bouillon, étant donné le nombre infini d'années écoulées entre l'un et l'autre épisode? ou encore que l'on attribue des vérités d'histoire à une comédie basée sur la pure fiction, en y mêlant des événements survenus à d'autres personnes et en d'autres temps, et ce, non pas avec quelque apparence de vraisemblance, mais avec de patentes erreurs, de tout point inexcusables? Et le malheur veut qu'il y ait des ignorants qui trouvent que cela est la perfection, et que le reste est vouloir des ortolans. Et que dire, si nous en venons aux comédies « divines » -? Que de faux miracles y fait-on paraître,

1. Cf. les vers correspondants de Boileau dans son^r¿Poe¿igiie(lII). 2. Comédies dont le sujet était emprunté à quelque vie de saint, ou avait pour cadre quelque histoire religieuse.

que de choses apocryphes et mal comprises, attribuant à un saint les miracles d'un autre! Et même dans les comédies « humaines » on ose faire des miracles, sans autre considération que celle de trouver que ce miracle ou machinerie, ainsi qu'on l'appelle, y fera bon effet, étonnant le peuple ignare qui ainsi viendra à la comédie. Tout cela porte préjudice à la vérité, attente à l'histoire, est cause de l'opprobre qui rejaillit sur les écrivains espagnols. Car les étrangers, qui observent ponctuellement les lois de la comédie, nous tiennent pour barbares et ignorants, voyant les absurdités et les extravagances de celles que nous faisons. Et ce serait une piètre excuse que de dire que le but principal que s'assignent les états bien ordonnés en permettant que les comédies soient rendues publiques est d'amuser la communauté avec quelque honnête récréation et de la distraire de temps en temps des mauvaises humeurs qu'engendre l'ordinaire oisiveté; et que puisque cet objet est atteint avec n'importe quelle comédie, bonne ou mauvaise, il est inutile de fixer des lois, et d'obliger les auteurs et acteurs à les observer, alors que, comme je viens de le dire, ce que l'on recherche suivant ces lois peut être obtenu sans elles en une comédie quelconque. A quoi je répondrais que ce but serait atteint beaucoup mieux avec de bonnes comédies qu'avec de mauvaises; car d'avoir entendu la comédie bien faite et écrite avec art, l'auditeur sortirait égayé par les plaisanteries, enseigné par les vérités dites, étonné des événements, éclairé par les raisonnements, mis en garde contre les mensonges, rendu sagace par les exemples, fortifié contre le vice et amoureux de la vertu. Tous ces sentiments sont éveillés par la bonne comédie dans l'âme de celui qui l'écoute, si rustre et si lourd soit-il; et il est impossible de toute impossibilité que la comédie ornée de toutes ces qualités n'égayé et n'amuse, ne satisfasse et ne contente beaucoup plus que celle qui en est privée, à l'exemple de la plupart de celles qui d'ordinaire se représentent aujourd'hui. Au reste, la faute n'en incombe pas aux poètes qui les composent,

car quelques-uns d'entre eux savent fort bien en quoi ils se trompent, et connaissent parfaitement ce qu'ils doivent faire; mais comme les comédies sont devenues marchandise vendable, ils disent, et disent vrai, que les directeurs ne les leur achèteraient point si elles n'étaient de cet acabit; et ainsi le poète cherche à s'adapter à ce que lui demande le directeur qui doit lui payer son œuvre. La preuve en est dans le nombre infini de comédies qu'a composées un esprit merveilleusement fertile de ce royaume S avec tant d'excellence, de verve, en des vers si élégants, de si parfaits dialogues, et de traits si profonds, enfin d'un style si éloquent et sublime, qu'il remplit le monde de sa renommée : mais parce qu'il a voulu se plier au caprice des directeurs, toutes ses pièces ne sont pas arrivées, comme certaines d'entre elles, au point de perfection qu'elles requièrent. D'autres les composent avec si peu d'attention pour ce qu'ils font, qu'après leur représentation, les comédiens doivent s'enfuir et s'absenter, par crainte d'être châtiés, comme ils l'ont été souvent, pour avoir représenté des choses qui portent préjudice à quelques rois ou déshonorent quelques lignages. Tous ces inconvénients cesseraient, et beaucoup d'autres encore que je ne dis pas, s'il y avait dans la capitale une personne intelligente et sage qui examinerait toutes les comédies avant qu'elles ne se représentent; non seulement celles qui se joueraient en la dite capitale, mais aussi toutes celles qu'on voudrait représenter en Espagne; et sans l'approbation de laquelle, sans son timbre ni sa firme, nulle justice locale ne laisserait représenter aucune comédie. De cette manière, les comédiens auraient soin d'envoyer les comédies à la Cour et pourraient les jouer en toute sécurité; et ceux qui les composent s'appliqueraient davantage et avec plus de prudence à ce qu'ils font, dans la crainte de voir passer leurs œuvres sous le rigoureux examen de qui s'y entend. Ainsi Ton ferait de

1. Il s'agit de Lope de Vega (1562-1635) qui, selon Montalvan, composa 1 800 pièces et plus de 400 autos sacramentales.

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bonnes comédies, et l'on obtiendrait facilement ce que par elles on recherche : l'amusement du peuple et la réputation des écrivains d'Espagne, l'intérêt et la sécurité des récitants et l'épargne de châtiments à leur infliger. Et si l'on chargeait un autre, ou celui-ci même, d'examiner les livres de chevalerie nouvellement composés, sans doute quelques-uns paraîtraient avec la perfection que vous avez dite, enrichissant notre langue de l'agréable et précieux trésor de l'éloquence, donnant lieu à ce que les vieux livres s'obscurcissent à lalumièredeslivres récents, pour l'honnête passe-temps, non seulement des oisifs, mais des plus occupés, car il n'est pas possible que Tare demeure continuellement tendu, et que le caractère et la faiblesse de l'homme puissent se soutenir sans quelque licite récréation. »

[A la discussion qui dure jusqu'au dîner, se mêle Don Quichotte. L'entretien est interrompu par l'arrivée d'un chevrier qui accepte de partager le repas sur l'herbe, et raconte comment il aima la belle Léandre qui se laissa séduire par un beau soldat vantard, et, abandonnée par lui, fut enfermée dans un couvent. Don Quichotte s'offre au chevrier pour aller délivrer son amante. Mais l'autre le traite de fou et le chevalier furieux le provoque à la bataille. Puis apercevant une procession promenant une effigie voilée de la Vierge pour obtenir la pluie du ciel, notre hidalgo laisse le chevrier et pourfend le saint cortège qu'il somme de délivrer la noble dame qu'il emmène. Pour toute réponse, un de ceux qui portent la statue s'arrête, et saisissant l'un des bâtons qui soutiennent la litière, en roue de coups le chevalier qui tombe à terre et semble mort. Ce que voyant la compagnie qui assiste Don Quichotte se précipite à son secours, et les pénitents effrayés se préparent à la défense. Mais tout se borne aux lamentations qu'exhale Sancho sur le corps de son maître que Ton hisse sur le char. Le curé reconnaît un ami dans le prêtre qui dirige la procession et lui explique la folie du pauvre chevalier. Tout s'arrange et les deux partis poursuivent leurs chemins respectifs.

L'escorte de Don Quichotte, au bout de six jours de marche, arrive un dimanche, à midi, au village de l'hidalgo. La nièce de ce dernier ainsi que la gouvernante s'em.pressent de le soigner, cependant que Thérèse, la femme de Sancho, se désespère de voir que son mari revient sans avoir tiré bénéfice de ses fonctions d'écuyer.]

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