‹ Œuvres choisiesChapitre 89 sur 138 · En romance = en langue néolatine, en espagnol · texte numérisé non relu

En romance = en langue néolatine, en espagnol

combien il avait de fils, et il lui dit que les anciens philosophes, qui manquèrent de la véritable connaissance de Dieu, mettaient le suprême bien dans les biens de la nature, en ceux de la fortune, dans le fait d'avoir beaucoup d'amis ainsi que de nombreux et de bons enfants. <c Moi, seigneur Don Quichotte, répondit l'hidalgo, j'ai un fils; et peut-être que si je ne l'avais pas je m'estimerais plus heureux que je ne suis ; non qu'il soit mauvais, mais parce qu'il n'est pas aussi bon que je le voudrais. Il a dans les dix-huit ans : il en a passé six à Salamanque, apprenant les langues latine et grecque; et quand je voulus qu'il passât à l'étude d'autres sciences, je le trouvai si imbibé de celle de la Poésie (si tant est qu'on la puisse appeler science) qu'il n'est pas possible de lui faire affronter celle des Lois que je voudrais qu'il étudiât, ni celle de la reine de toutes les sciences, la Théologie. Je désirerais qu'il fût la couronne de son lignage, car nous sommes en un siècle où nos rois récompensent hautement les vertueuses et bonnes lettres *; parce que des lettres sans vertu sont des perles dans le fumier. Il passe tout le jour à vérifier si Homère a bien ou mal dit en tel vers de Viliade; si Martial fut ou non déshonnêteen telle épigrammc ; si Ton doit entendre d'une manière ou d'une autre tels et tels vers de Virgile. Enfin, toutes ses conversations sont avec les livres des poètes précités, ainsi qu'avec ceux d'Horace, de Perse, de Juvénal et deTibulle; car des modernes romancistes^ il ne fait pas grand cas ; et malgré le dédain qu'il montre envers la poésie de romance, il ne pense en ce moment qu'à faire une glose à quatre vers, qu'on lui a envoyée de Salamanque, et qui est sans doute de joute littéraire. »

1. «* Un subtil petit vent cVironie, écrit M. Rodríguez Marin, court entre ces lignes : Cervantes était bon témoin de ces largesses, quand il écrivait cette partie de son œuvre, vivant des aumônes du comte de Lemos et du cardinal archevêque de Tolède, don Bernardo de Sandoval y Rojas. >»

2. Romancistas = poètes écrivant en romance^ c'est-à-dire en espagnol. V. page 150, note 1,

A quoi répondit Don Quichotte :

« Les enfants, seigneur, sont des morceaux des entrailles de leurs parents, et ainsi, l'on doit les aimer, quelque bons ou mauvais qu'ils soient, comme on aime les âmes qui nous donnent la vie. Il revient aux parents de les acheminer dès leur plus jeune âge sur la voie de la vertu, de la bonne éducation, des bonnes mœurs chrétiennes, afin que lorsqu'ils seront grands ils soient le bâton de vieillesse de leurs parents et le bonheur de leur postérité. Quant aies forcer à étudier telle ou telle science, je ne le tiens pas pour bien fait, encore que de les persuader ne doit pas être nuisible; mais quand on n'a pas à étudier pour pane lucrando, quand un étudiant est assez heureux pour que le ciel lui ait donné des parents qui le lui laissent, je serais d'avis de le laisser suivre la science pour laquelle on le voit le mieux doué; et quoique celle de la Poésie soit moins utile que délectable, elle n'est pas de celles qui ont coutume de déshonorer celui qui les possède. La Poésie, seigneur hidalgo, à mon avis, est comme une demoiselle tendre et d'un jeune âge, d'une extrême beauté, que beaucoup d'autres demoiselles, qui sont toutes les autres sciences, ont mission d'enrichir, polir et orner. Elle doit se servir de toutes, et toutes doivent s'autoriser d'elle; mais cette demoiselle ne veut pas être maniée, ni traînée par les rues, ni publiée aux carrefours des places ou aux coins des palais ^ Elle est faite d'une alchimie de telle vertu, que celui qui la sait traiter la convertira en or purissime d'un inestimable prix; celui qui la possède doit la tenir à distance, et ne pas la laisser courir en satires obscènes ou en sonnets pervers 2. En aucune manière elle ne doit être vendable, si ce n'est en poèmes héroïques, en émouvantes tragédies ou en habiles et joyeuses comédies. Elle ne doit pas être laissée à la discrétion des bouffons, ou de l'ignorant vulgaire, incapables de

L On trouve une peinture analogue de la Poésie dans la nouvelle exemplaire La Gitanilla.

2.' M. Rodríguez Marin voit en cette phrase une allusion à Lope de Vega.

connaître ni d'estimer les trésors qu'elle renferme. Et ne pensez point, seigneur, que j'appelle ici vulgaire seulement la gent plébéienne et humble : tous ceux qui ne savent point, fussent-ils seigneurs et princes, peuvent et doivent être compris au nombre du vulgaire. Mais celui qui traite et possède la Poésie dans les conditions requises et que j'ai dites, sera renommé et célébré dans toutes les nations civilisées du monde. Et pour ce que vous déclarez, seigneur, à savoir que votre fils n'estime guère la poésie de romance, je ne vous cacherai pas que je ne puis l'approuver. En voici la raison : le grand Homère n'écrivit pas en latin, parce qu'il était grec, ni Virgile en grec, parce qu'il était latin. Ainsi donc, tous les poètes anciens écrivirent en la langue qu'ils tétèrent dans le lait maternel, et n'allèrent pas chercher les langues étrangères pour exprimer la sublimité de leurs conceptions. C'est pourquoi il conviendrait que cet usage s'étendît par toutes les nations, et qu'on se gardât de mésestimer le poète allemand parce qu'il écrit dans sa langue, ou le castillan, ou même le biscayen, qui écrivent en la leur. Mais votre fils, seigneur, (à ce que j'imagine) ne doit pas en vouloir à la poésie de romance, sinon aux poètes qui sont de purs romancistes, sans savoir d'autres langues ni d'autres sciences qui ornent, éveillent, secondent leur instinct naturel; et même en cela il peut y avoir erreur. Car, en vérité, on naîtpoète : c'est-à-dire que du ventre de sa mère le poète naturel sortpoète;etavec cette inclination que lui donna le ciel, sans autre étude ni art, il compose des choses telles que se justifie la parole de celui qui a dit : estDeus in nobis^, etc. Je dis aussi que le poète instinctif qui s'aide de l'art doit être bien meilleur et surpasser celui qui veut être poète seulement parce qu'il connaît l'art. La raison en est que l'art ne l'emporte pas sur la nature, mais la corrige et la rend parfaite: de sorte que la nature unie à l'art, ou l'art uni à la nature doivent produire un poète

1. Fragment de ce vers d'Ovide dans les Fastes : Est Deus in nobis; agitante calescimus illo.

parfait. Telle sera donc la conclusion de ma causerie, seigneur hidalgo, que vous laissiez votre fils cheminer par où l'appelle son étoile; car étant, comme il doit l'être, si bon étudiant, et ayant déjà gravi le premier échelon des sciences, qui est celui des langues, grâce à elles, de lui-même il montera jusqu'au sommet des lettres humaines, lesquelles ont si bonne apparence en un homme de cape et d'épée, et le parent, l'honorent, le grandissent comme les mitres font pour les évêques, ou les toges pour les doctes jurisconsultes. Blâmez votre fils s'il fait des satires qui portent préjudice à l'honneur d'autrui, châtiez-le, déchirez-les; mais s'il fait des discours à la manière d'Horace, où il critique les vices en général, aussi élégamment que ce poète le fit, louez-le. Car il est licite au poète d'écrire contre l'envie, et de dire en ses vers du mal des envieux, et ainsi des autres vices, pourvu qu'il ne vise personne; mais il est des poètes qui, pour dire une malice, se mettent en péril d'être exilés aux îles de Pont *. Si le poète est chaste en ses mœurs, il le sera également dans ses vers ; la plume est la langue de l'âme : tels sont les concepts qui s'y engendrent, tels seront ses écrits. Quand les rois et les princes voient la science miraculeuse de la Poésie en des sujets prudents, vertueux et graves, ils les honorent, les estiment, les enrichissent, et même les couronnent des feuilles de l'arbre que n'offense point la foudre 2, comme pour marquer que ne doivent être offensés de personne ceux qui de telles couronnes voient honorer et parer leurs tempes. »

L'homme au caban vert demeura dans l'étonnement du raisonnement de Don Quichotte, et tellement, qu'il en rabattit de son opinion première à son égard, à

1. Allusion sans doute encore à Ovide écrivant en son exil Les Pontiques.

2. On retrouve un écho de cette croyance répandue dans VHorace de notre Corneille :

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, etc..

(Acte V, scène ni).

savoir qu'il était fou. Mais au milieu delà conversation, Sancho, qui ne la trouvait guère à son goût, s'était écarté du chemin pour demander un peu de lait à des bergers qui se trouvaient près de là, en train de traire quelques brebis; et, sur ce, l'hidalgo, extrêmement satisfait de la sagesse et de l'éloquence de Don Quichotte, reprenait déjà la causerie, quand Don Quichotte, levant la tête, vit que par le chemin qu'ils suivaient venait un char empli de bannières royales, et croyant à une nouvelle aventure, appela à grands cris Sancho pour qu'il vînt lui donner la salade. Lequel Sancho, s'entendant appeler, laissa les bergers, en toute hâte piqua son roussin, et arriva près de son maître auquel survint une épouvantable et folle aventure.

[Le char conduit à la cour deux lions encagés que le Général d*Oran envoie à Sa Majesté. Don Quichotte exige que la cage soit ouverte, car il veut faire connaître aux lions qui il est, en dépit des enchanteurs qui les lui envoient. Malgré les supplications de tous ceux qui l'entourent, il persiste en son dessein et le gardien des fauves doit s^exécuter. Par miracle, la liberté apparue ne tente pas le lion de la preniière cage qui se contente de s'étirer, de bailler, de se lécher le visage, de mettre un peu le mufle dehors, et paresseusement se retourne et se couche.

On persuade Don Quichotte que le lion ainsi s'avoue vaincu, et, fort satisfait. Le Chevalier de la Triste Figure laisse partir ses adversaires à quatre pattes, en annonçant que désormais il s'appellera Le Chevalier aux Lions,

Don Quichotte est bien reçu dans la famille de l'hidalgo au caban vert. Il demeure près d'elle quatre jours pendant lesquels il s'entretient agréablement avec ses hôtes, en particulier avec le jeune étudiant-poète. Puis il part, afin d'arriver à temps pour les joutes de Saragosse, en passant d'abord par la caverne de Montesinos où il compte découvrir « la source des sept lagunes appelées communément de Ruidera ».

Après avoir assisté dans une prairie aux fêtes des noces champêtres du riche laboureur Gamacho et de la belle Quiteria, laquelle est aimée du pauvre Basile qui vient feindre de se tuer, et, couvert d'un sang qui n'est pas le sien, réussit à obtenir, au cours d'une agonie simulée, la main de Quiteria et la bénédiction du curé, qu'il garde, dupant ainsi Gamacho qui se consolera. Don Quichotte, Sancho et un guide parviennent à la caverne, où Le Chevalier aux Lions se laisse glisser au bout d'une corde. On l'en retire au bout d'une demi-heure, presque asphyxié

sans doute, car on a du mal à lui faire ouvrir les yeux et à le secouer de Tespèce de torpeur où il plonge. Revenu à soi, Don Quichotte, comme inspiré, raconte les merveilles qu'il entrevit dans la caverne : il fut reçu dans un palais de cristal par le vénérable Montesinos, que Merlin a enchanté, comme il a ensorcelé Ruidera, ses filles et ses nièces, changées par lui en ces lagunes de Ruidera dont notre chevalier voulait connaître Forigine. Il vit passer la procession des servantes de Durandarte et de Belerma, également enchantées par Merlin ; et Belerma venait enfin, portant sur un linge le cœur momifié de son ami.... 11 y vit aussi Dulcinée, sous Fapparence d'une paysanne, mais qui s'enfuit à son approche.... Enfin il croit fermement être resté trois jours en la caverne de Montesinos.

A l'issue de cette aventure, Don Quichotte, Sancho et le guide rencontrent un joyeux garçon de dix-huit à dix-neuf ans, qui chante des séguedilles, habillé comme un page, mais portant sur l'épaule un paquet de hardes. Don Quichotte l'interpelle.]

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