‹ Œuvres choisiesChapitre 88 sur 138 · LE GENTILHOMME AU CABAN VERT · texte numérisé non relu

LE GENTILHOMME AU CABAN VERT

(Chapitre xvi.)

Ainsi causaient Don Quichotte et Sancho, lorsqu'ils furent rejoints par un homme qui, derrière eux, et par le même chemin, venait sur une fort belle jument grise pommelée, vêtu lui-même d'un caban de fin drap vert, garni de triangles de velours lionne, et couvert d'une toque du même velours. La jument avait un harnachement de campagne et pour la genette, de couleur violâtre et verte. Le cavalier portait un cimeterre mauresque pendant d'un large baudrier vert et or, et les brodequins étaient du même travail que le baudrier. Les éperons n'étaient pas dorés mais couverts d'un vernis vert, si polis et brunis que, faisant corps avec le vêtement entier, ils produisaient meilleur effet que s'ils eussent été d'or pur. Quand le voyageur arriva près d'eux, il les salua courtoisement, et éperonnant sa jument, allait passer au large ; mais Don Quichotte lui dit :

« Noble seigneur, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et ne se soucie d'aller vite, je tiendrais pour faveur que nous allions ensemble.

— En vérité, répondit le cavalier à la jument, je ne me hâterais pas ainsi, n'était la crainte qu'en compagnie de ma jument votre cheval ne s'excite.

— Quant à cela, seigneur, vous pouvez bien, répondit alors Sancho, vous pouvez bien tirer la bride de votre jument, car notre cheval est le plus honnête et

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i*éservé du monde» Jamais, en de semblables occasions, il n'a fait quelque action vile, et la seule fois qu'il s'oublia à la tenter, nous avons payé pour lui, mon seigneur et moi, sept fois plus qu'il n'en avait fait. Je répète que Votre Grâce peut s'arrêter si elle veut, car alors même qu'on la lui donnerait entre deux plats, à coup sûr le cheval ne l'affronterait pas. »

Le voyageur tira sur la bride, en s'étonnant du maintien et du visage de Don Quichotte, lequel allait sans salade, car Sancho la portait comme une mallette à l'arçon de devant du bât du roussin ; et si l'homme en vert regardait beaucoup Don Quichotte, Don Quichotte regardait beaucoup plus l'homme en vert qui lui semblait un homme sérieux et sensé. Il paraissait avoir cinquante ans, avec quelques cheveux blancs, le visage aquilin, le regard mi-gai, mi-grave; finalement, dans son costume et sa tenue, il donnait l'impression d'être un homme de qualité. Ce que de Don Quichotte de la Manche pensa l'homme en vert fut qu'il n'avait jamais vu pareille façon et apparence d'homme. Il s'étonna de la longueur de son cheval, de la grandeur de son corps, de la maigreur et du teint jaune de son visage, de ses armes, de son attitude et de son maintien : figure et image non vus depuis longtemps en cette terre. Don Quichotte remarqua bien l'attention avec laquelle le voyageur le regardait, et lut sa curiosité dans sa surprise; et comme il était si courtois et si enclin à faire plaisir à tout le monde, avant que l'autre ne lui eût posé de question, il lui adressa ce discours :

« Cette figure que Votre Grâce a vue en moi est en effet si nouvelle et différente de celles que l'on rencontre communément, que je ne m'étonne point de votre surprise; mais elle cessera quand je vous aurai dit que je suis chevalier

De ceux dont les gens disent Qu'ils vont à leurs aventures *.

1. Vers pris, selon M. Rodríguez Marin, de la traduction des Triomphes de Pétrarque par Alvar Gómez de Ciudad Real, qui mourut en 1538.

(( Je quittai mon village, je mis mon bien àjgage, je laissai la vie facile et oisive, et m'abandonnai aux bras de la Fortune afin qu'ils me portassent où serait son bon plaisir. Je voulus ressusciter la défunte chevalerie errante, et voici longtemps que, bronchant ici, tombant là, dégringolant ailleurs et me dressant plus loin, j'ai réalisé une grande partie de mon dessein, secourant les veuves, protégeant les jeunes filles, favorisant les femmes mariées, orphelins et pupilles, propre et naturel office des chevaliers errants. C'est ainsi que, par mes exploits nombreux, valeureux et chrétiens, j'ai mérité de défrayer la chronique dans presque toutes ou la plupart des nations du monde. Trente mille volumes ont été imprimés sur mon histoire, qui prend le chemin de s'imprimer en trente mille milliers, si le ciel n'y remédie. Finalement, pour tout enfermer en quelques mots brefs ou en un seul, je dis que je suis Don Quichotte de la Manche, autrement appelé le Chevalier de la Triste Figure; et quoique les louanges de soi-même avilissent, je me vois forcé de dire parfois les miennes, ce qui se justifie quand nul n'est là pour les célébrer. Aussi bien, seigneur gentilhomme, ni ce cheval, cette lance, cet écu et cet écuyer, ni toutes ces armes réunies, le teint jaune de mon visage, ma maigreur exténuée, ne pourront désormais vous étonner, puisque vous savez qui je suis et quelle est ma profession. »

Après avoir ainsi parlé, Don Quichotte fit silence, et l'homme en vert tarda tellement à lui répondre qu'il semblait ne pas se résoudre à le faire. Mais enfin, au bout d'un long moment il lui dit :

a Vous avez réussi, seigneur chevalier, à connaître mon désir d'après mon étonnement, mais non pas à dissiper la surprise que votre vue a provoquée en moi. Bien que vous ayez dit, seigneur, que de savoir qui vous êtes cesserait enfin ma si^rprise, il n'en a pas été ainsi; au contraire, maintenant que je le sais, je demeure encore plus surpris et étonné. Est-il donc possible qu'il y ait aujourd'hui, dans le monde, des chevaliers errants, et des histoires imprimées de véri-

tables chevaleries? Je ne puis me persuader qu'il existe aujourd'hui sur la terre qui aide les veuves, protège les jeunes filles, honore les femmes mariées, secoure les orphelins, et je ne le croirais pas si je ne l'avais vu en vous, de mes propres yeux. Béni soit le ciel 1 car grâce à cette histoire, que vous dites être imprimée, de vos hautes et véritables chevaleries, on oubliera les innombrables récits des faux chevaliers errants dont le monde est rempli, tant au préjudice des bonnes mœurs qu'au discrédit des bonnes histoires.

— Il y a beaucoup à dire, répondit Don Quichotte, sur la question de savoir si, oui ou non, sont feintes les histoires des chevaliers errants.

— Mais, quelqu'un peut-il douter, repartit le Vert, que ces histoires ne soient fausses?

— - Moi, j'en doute, répliqua Don Quichotte, et restonsen là; car si notre voyage continue, j'espère en Dieu de vous donner à entendre que vous avez mal fait de suivre le courant de ceux qui sont assurés qu'elles ne sont pas vraies. »

A ces derniers propos de Don Quichotte, le voyageur fut effleuré du soupçon qu'il avait affaire à quelque extravagant, et se proposa d'attendre que d'autres propos vinssent confirmer cette impression. Mais avant de commencer de nouveaux entretiens, Don Quichotte le pria de lui dire qui il était, puisque lui-même lui avait fait part de sa condition et de sa vie. A quoi l'homme au caban vert, répondit :

« Je suis, seigneur Chevalier de la Triste Figure, un hidalgo natif d'un lieu où nous irons dîner aujourd'hui, s'il plaît à Dieu. Je suis plus que moyennement riche et mon nom est Don Diego de Miranda i. Je passe la vie avec ma femme, mes enfants et mes amis. Mes exercices sont la chasse et la pêche, mais je n'entretiens ni faucon ni lévriers, et me contente de quelque perdreau pour appeau ou de quelque furet audacieux. J'ai jusqu'à six

1. Personnage réel que, selon M. Rodríguez Marin, Cervantes connut à Archidona.

douzaines de livres, les uns en romance S les autres en latin, qui d'histoire, qui de dévotion : ceux de chevaleries n'ont pas encore franchi le seuil de ma porte. Je feuillette davantage les profanes que les dévots, pourvu qu'ils soient d'honnête passe-temps, qu'ils charment par le langage et captivent par l'invention; et ces livres sont fort rares en Espagne. Parfois je dîne avec mes voisins et amis, et souvent je les convie. Les festins que j'offre sont propres et sains, suffisamment abondants. Je n'aime pas la médisance, ni ne consens à ce que l'on médise devant moi; je ne furète pas dans l'existence d'autrui, ni ne suis un lynx des actions du prochain, j'entends la messe chaque jour; je répartis de mes biens entre les pauvres, sans faire ostentation des bonnes œuvres, pour ne point donner entrée dans mon cœur à l'hypocrisie et à la vanité, ennemis qui doucement s'emparent du cœur le plus réservé; je cherche à mettre en paix ceux qui ont cessé de s'accorder; je suis dévot de Notre-Dame, et j'ai confiance toujours en la miséricorde infinie de Dieu, notre Seigneur. »

Sancho fut très attentif à la relation de la vie et des occupations de l'hidalgo ; et la trouvant bonne et sainte, jugeant que son auteur devait faire des miracles, il s'élança de son âne, et en grande hâte s'en fut le saisir de l'étrier droit, et d'un cœur dévot, presque avec des larmes, lui baisa les pieds mainte et mainte fois. Ce que voyant, l'hidalgo lui demanda :

(c Que faites-vous, mon frère? Quels sont ces baisers?

— - Laissez-moi baiser, répondit Sancho; car Votre Grâce m'apparaît comme le premier saint à la genette que j'ai vu dans tous les jours de ma vie.

— Je ne suis pas un saint, répondit l'hidalgo, mais un grand pécheur; vous, certes, mon frère, devez être bon, comme le montre votre simplesse. »

Sancho revînt à son bât, ayant tiré le rire de la profonde mélancolie de son maître, et causé à Don Diego un nouvel étonnement. Don Quichotte lui demanda

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