Au chapitre xxxi de lai" partie. Voir page
dame principale et bien née, et il ne revient assurément pas peu de part des nobles lignages du Toboso ^ lesquels sont nombreux, antiques et excellents, à la sans pareille Dulcinée, par qui son village sera célèbre et réputé dans les siècles à venir, comme l'a été Troie par Hélène, ou l'Espagne par la Cava ^^^ bien qu'à meilleur titre de gloire. D'autre part, je veux que Vos Seigneuries entendent que Sancho Panza est un des plus plaisants écuyers qui jamais servirent chevalier errant. Il a parfois de ces simplesses si pénétrantes, que de se demander s'il est simple ou pénétrant ne cause pas un maigre plaisir : il a des malices qui le font juger drôle, et des inadvertances qui le confirment benêt; il doute de tout, et il croit tout; quand je pense qu'il va tomber dans une sottise, il s'en tire avec des finesses qui relèvent jusqu'au ciel. Finalement, je ne l'échangerais pas contre un autre écuyer, dût-on me donner par surcroît une ville; aussi bien j'hésite sur le point de savoir s'il sera bon de l'envoyer au gouvernement dont Votre Grandeur lui a fait merci: quoique je voie en lui certaine aptitude pour gouverner, et telle qu'en lui polissant tant soit peu l'entendement, il se tirerait de n'importe quel gouvernement, comme le Roi de ses gabelles ^ ; d'autant plus que nous savons déjà par mainte expérience qu'il n'est nécessaire ni de beaucoup d'habileté, ni de beaucoup de culture pour être gouverneur, car il y a par là une centaine de ces gens qui savent à peine lire, et gouvernent avec une agilité de gerfauts. Le point délicat est qu'ils aient bonne volonté et désirent réussir en tout; car il ne manqueront jamais de sages qui les conseillent et les guident en ce qu'ils doivent faire,
1. Glemencin rapporte que le recensement du Toboso ordonné par Philippe II en 1576 démontra qu'il n'y avait ni nobles ni hidalgos, et que tous étaient laboureurs, sauf un docteur gradué à Bologne.
2. Fille du comte Julien qui, voulant la venger de Toifense qu'elle reçut du dernier roi des Wisigotlis, Don Rodrigo, s'unit aux Arabes pour envahir l'Espagne en 709.