‹ Œuvres choisiesChapitre 98 sur 138 · __ CONSEILS DE DON QUICHOTTE AU GOUVERNEUR SANCHO · texte numérisé non relu

__ CONSEILS DE DON QUICHOTTE AU GOUVERNEUR SANCHO

(Chapitre xlii.)

(( Je rends au Ciel des grâces infinies, Sancho mon ami, de ce que d'abord que j'aie trouvé quelque

bonheur, la fortune soit allée à ta rencontre pour te recevoir. Moi qui avais confié a mon sort heureux le paiement de tes services, je me vois au début de la prospérité, et toi, avant le temps voulu, contre la loi de la durée convenable, tu vois exaucés tes désirs. D'autres subornent, importunent, sollicitent, se hâtent, prient, s'opiniâtrent, et n'obtiennent pas ce à quoi ils prétendent; et arrive un dernier, qui, sans savoir pourquoi ni comment, reste en possession de la charge ou de l'office que tant d'autres ambitionnèrent; ce qui justifie que Ton dise que tout n'est qu'une question de chance. Toi qui, pour moi, sans aucun doute, es un balourd, tu n'a pas eu besoin de t'évertucr le jour et de veiller la nuit, mais, sans aucune diligence, pour avoir seulement été touché du souffle de la chevalerie errante, et sans l'avoir provoqué, te voici gouverneur d'une île, comme si ce n'était rien. Tout ceci, je te le dis, ô Sancho, pour que tu n'attribues pas à tes mérites la faveur reçue, mais que tu rendes grâces au ciel qui dispose suavement les choses, et aussi à la grandeur qu'enferme en soi la profession de la chevalerie errante. Le cœur ainsi disposé à croire ce que je t'ai dit, sois, ô fils, attentif à ton Caton ^ qui veut te conseiller et être le Nord et le guide qui t'achemine vers le port certain après t'avoir tiré de la mer tempétueuse où tu vas t'engouffrer ; car les offices et les hautes charges ne soïit autre chose qu'un gouffre profond de confusions.

« Premièrement, ô fils, il te faut craindre Dieu ; car dans cette crainte réside la sagesse, et étant sage, tu ne pourras te tromper en rien.

« En second lieu, tu dois considérer qui tu es, cherchant à te connaître toi-même, ce qui est la connaissance la plus difficile que l'on puisse imaginer. Te connaître t'empêchera de te gonfler comme la grenouille qui se veut égaler au bœuf; car ce faisant, la

1. Pellicer nous dit qu'il s'agit ici d'une allusion à Dionysius Gato, auteur des distiques moraux ; Disticha de moribus adfilium. Il vivait sous Dioclétien.

considération d'avoir gardé les porcs dans ton village sera comme les vilains pieds de la roue de ta folie ^

— C'est la vérité, répondit Sancho; mais ce fut quand j'étais enfant, car devenu un petit homme, j'ai gardé des oies, non des porcs. Mais il me semble que cela importe peu dans l'affaire, car tous ceux qui gouvernent ne viennent pas de caste royale.

— Tu dis vrai, répliqua Don Quichotte; et c'est pourquoi ceux qui ne sont pas de noble origine, doivent accompagner la gravité de la charge qu'ils exercent d'une douce indulgence qui, guidée par la prudence, les protège de la critique malicieuse à laquelle nul état n'échappe.

« Sois fier de ton humble lignage, Sancho, et ne crains pas de dire que tu descends de laboureurs; car voyant que tu n'as pas honte, nul ne pensera te faire honte. Et estime-toi davantage d'être un humble vertueux qu'un orgueilleux pécheur. Innombrables sont ceux qui, nés de race obscure, sont arrivés à la suprême dignité pontificale ou impériale, et de cette vérité je pourrais te citer tant d'exemples, que tu en serais fatigué.

« Vois, Sancho : si tu prends pour moyen la vertu, et t'honores de faire des actes vertueux, il n'y a pas de quoi envier ceux dont les actes sont princiers et seigneuriaux; car le sang se transmet et la vertu s'acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que ne vaut pas le sang.

(( Ainsi donc, si par hasard venait te voir, quand tu seras dans ton île, quelqu'un de tes parents, ne le rejette point ni ne lui fais atïront; mais au contraire tu dois l'accueillir, le fêter, le combler. Car ainsi tu satisferas le ciel qui aime que nul ne méprise ce qu'il fît, et tu correspondras à ce que tu dois à la nature bien ordonnée.

« Si tu amènes ta femme avec toi (car il n'est pas bien que ceux qui assistent à des gouvernements

1. Allusion au paon qui défait la roue en contemplant ses pieds qu'il a fort laids.

demeurent longtemps sans leurs femmes), enseigne-la, endoctrine-la, dégrossis-la de sa rudesse naturelle; parce que tout ce qu'acquiert d'habitude un sage gouverneur, une femme rustre et sotte le perd et le dissipe.

(t Si par hasard tu deviens veuf (chose qui peut arriver), et grâce à tes fonctions te remaries avantageusement, ne prends pas tel conjoint qui te serve d'hameçon et de canne à pêche, ou du je ne veux pas de ta capuce * ; car en vérité je te dis que tout ce que la femme du juge reçoit, son mari doit en rendre compte en la résidence universelle où il paiera au quadruple, dans la mort, les parties que dans la vie il n'aurait pas prises à sa charge.

« Ne te laisse jamais guider par la loi du bon plaisir qui jouit de la faveur des ignorants qui se croient pénétrants.

« Que trouvent en toi plus de compassion, mais non plus de justice, les larmes du pauvre que les requêtes du riche.

a Essaye de découvrir la vérité entre les promesses et les dons du riche, comme parmi les sanglots et les importunités du pauvre.

« Quand l'équité peut ou doit avoir place, n'applique pas toute la rigueur de la loi au délinquant; car la renommée du juge rigoureux n'est pas meilleure que celle du juge compatissant.

« Si par hasard tu plies le bâton de la justice, que ce ne soit pas sous le poids du présent offert, mais sous celui de la miséricorde.

« Lorsqu'il t'arrivera de juger quelque procès d'un de tes ennemis, éloigne ta pensée du tort qu'il t'a causé, et cherche à découvrir la vérité de l'affaire.

« Que ta propre passion ne t'aveugle pas dans la cause d'autrui; car les erreurs que tu y commettrais seraient pour la plupart sans remède; ou si tu les pouvais réparer, ce serait aux dépens de ton crédit, et même de ton bien.

i. Allusion au proverbe : Je ne veux pas, je ne veux pas, mais jette-le dans ma capuce ou dans mon chapeau, (M. Rodriguez Marin.)

« Si quelque belle femme vient te demander justice, ôte tes yeux de ses larmes et tes oreilles de ses gémissements, et considère mûrement la substance de ce qu'elle réclame, si tu ne veux pas que ta raison se noie dans ses pleurs et ta vertu dans ses soupirs.

« Celui que tu dois châtier en fait, ne le maltraite pas en paroles, car il suffît au malheureux de la peine du supplice, sans le surcroît des méchants propos.

« L'accusé qui tombe sous ta juridiction, considère-le tel qu'un homme misérable, sujet aux conditions de notre nature dépravée, et dans tout ce qui est de ta partie, sans préjudicier à la partie adverse, montre-toi pitoyable et clément; car, bien que les attributs de Dieu soient tous égaux, à nos yeux resplendit et triomphe davantage celui de la miséricorde que celui de la justice.

u Si tu suis ces préceptes et ces règles, Sancho, tes jours seront longs, ta renommée sera éternelle, ta récompense à son comble, ta félicité indicible; tu marieras tes enfants comme tu voudras, ils auront des titres, eux et tes petits-fils; tu vivras en paix et agrément avec les gens, et dans les derniers pas de ta vie, celui de la mort t'atteindra en vieillesse douce et mûre, et tes yeux seront fermés par les mains tendres et délicates de tes arrière-petits-enfants. »

[Don Quichotte donne ensuite à Sancho, après ces sages avis sur la tenue de rame, d'autres excellents conseils sur la tenue du corps, qui sont peut-être d'une utilité plus immédiate. Et Sancho, ainsi chapitré, vêtu comme un légiste, et fort accompagné, quitte le château des Ducs, à la genette sur un mulet.

A peine est-il parti, que Don Quichotte ressent vivement sa solitude et regrette l'absence de son cher écuyer. Rentré dans son appartement, il s'afflige, et d'autant plus qu'il s'aperçoit, en se couchant, que ses bas sont troués, et que leurs mailles s'échappent! Que ne donnerait-il alors pour tenir un écheyeau de soie verte ou posséder l'once d'argent qui en est le prix! Il se console enfin, en voyant que Sancho lui a laissé des bottes de route. Et après avoir éteint sa chandelle, il s'endort, en dépit de la chaleur et de certaine sérénade galante que lui chante du jardin parfumé une servante de la duchesse.

Le grand Sancho Panza, de son côté, va prendre possession de son île de Barataría, aux portes de laquelle l'attend un régiment avec tous les habitants. On mène en grande pompe le nouveau gouverneur à l'église pour rendre grâce à Dieu; on lui remet les clefs de la ville — qui n*est en réalité qu'un petit hameau d'environ mille âmes, et nullement environné d'eau — et on le conduit au tribunal, où, suivant l'usage, il doit répondre d'abord à une question assez difficile et embrouillée. Notre Sancho se tire fort bien de l'épreuve, car il fait montre, comme toujours, de son grand bon sens. Après quoi, tous l'accompagnent à un somptueux palais, où, dans la grande salle, est disposée une table magnifique à laquelle, après le fracas des musiques et le lavement des mains, Sancho Panza va s'asseoir avec un visible appétit.]

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